FONDS D'INVESTISSEMENT La tentation asiatique

le 03/02/2011 L'AGEFI Hebdo

Les gestionnaires entendent équiper les investisseurs asiatiques. Mieux vaut garder la tête froide.

La rumeur gronde, toujours plus forte : la Chine projette, d’ici à 2015, la création de cinq caisses nationales de protection sociale. Autant dire que les promoteurs de fonds d’investissement de tous bords, en gestion d’actifs, en private equity ou encore en immobilier, nourrissent de grandes ambitions pour ces futurs investisseurs de long terme. « La santé et le bien-être sont l’un des thèmes d’investissement principaux du 12e

 plan quinquennal du pays », explique Haiyan Li-Labbé, directrice des projets Asie d’Ofi Asset Management. De longue date déjà, les regards se tournent avidement vers l’Asie. Cette région qui connaît l’une des plus fabuleuses croissances du globe (environ 7,9 % en 2010) offre sur le papier d’importantes opportunités de levées de capitaux.

Il faut dire que sept des vingt plus importants fonds souverains sont asiatiques comme CIC (China Investment Corporation) et SAFE (State Administration of Foreign Exchange) pour la Chine, Temasek Holdings et GIC (Government of Singapore Investment Corporation) du côté de Singapour. Par ailleurs, le japonais Government Pension Investment est depuis plusieurs années le plus important fonds souverain au monde, avec 1.315 milliards de dollars d’encours à fin 2009. En outre, l’émergence d’une classe moyenne et de riches toujours plus riches signifie autant d’investisseurs à équiper. L’étude publiée en septembre dernier par Merrill Lynch Wealth Management et Capgemini note qu’en 2009 le nombre de millionnaires (les high net worth individuals - HNWI - dont le patrimoine financier s’élève à plus d’un million de dollars hors résidence principale et biens de consommation) de la région Asie-Pacifique a augmenté de 25,8 % pour atteindre 3 millions de personnes. Soit ni plus ni moins le niveau observé en Europe.

Mais cette zone ne doit pas s’appréhender comme un tout. La région, morcelée, s’articule autour de places financières aux spécificités et à l’environnement réglementaire qui leur sont propres. Alors que le Japon s’est imposé comme le marché des fonds de pension, l’Empire du Milieu tient d’une main de fer son industrie financière. La toute première société de gestion chinoise a vu le jour seulement en 1998 « et aujourd’hui, il n’existe que 63 maisons de gestion dont 33 joint-ventures, comme Bank of Communications Schroders, Citic-Prudential, ICBC Credit Suisse », égrène Haiyan Li-Labbé. A l’inverse, Singapour s’est imposé comme l’un des pôles offshore les plus réputés. Champion de la croissance en 2010 de la région avec +14,7 %, son économie repose entre autres sur les services bancaires et financiers. Entre-temps, Kuala Lumpur s’est ouvert de nouvelles perspectives. « La Malaisie ayant récemment affiché la volonté de se développer en pôle financier, plusieurs milliards de dollars ont été réservés par la banque centrale et les fonds de pension locaux afin d’allouer une partie de leur portefeuille à des gestionnaires étrangers », souligne Simon Godfrey, responsable spécialiste produits marché émergent au sein de BNP Paribas IP.

Le Japon, un marché occidental

Pour toutes ces raisons, « une présence en Asie est impérative », affirme Fabrice Chémouny, vice-président exécutif de Natixis Global Associates (NAG), l’entité de distribution internationale de Natixis Global Asset Management (NGAM). Même si chacun a sa stratégie. Parce que le Japon « est le second plus important marché de fonds de pension au monde derrière les Etats-Unis », précise-t-il, la plate-forme NGA a débuté sa décennie de présence dans la région par Tokyo. « Il faut avoir une taille significative pour attaquer le marché nippon, relève Fabrice Chémouny, et… une équipe japonaise, la gestion de la relation étant primordiale. » Pour se tailler une place de choix, les grands moyens ont été déployés et la plate-forme n’a pas hésité à recruter un influent Nippon doté d’un carnet d’adresses fourni. L’an dernier, environ 15 milliards d’euros y ont été collectés, un ratio levée de capitaux/collaborateur exceptionnel, se félicite-t-on en interne. Egalement attiré par un segment de la retraite très développé, Amundi, qui a par ailleurs collecté 6 milliards en 2010 sur la zone, est désormais le deuxième gestionnaire étranger du pays sur les fonds retail.

Au-delà de ce marché d’une exceptionnelle maturité, les gestionnaires sont également partis à l’assaut de l’Asie émergente. L’helvétique Unigestion qui a ouvert en 2007 un bureau à Singapour, en y installant quelques analystes, vient d’établir une équipe de commerciaux dont une personne est dédiée spécifiquement à la vente de hedge funds auprès de fonds souverains et de compagnies d’assurances. Il y a quelques jours, Aviva Investors obtenait l’agrément de l’Autorité de tutelle singapourienne, Capital Markets Services, lui permettant de distribuer plus largement ses fonds d’investissement. Le gestionnaire passe ainsi d’un panel de trente institutionnels autorisés à investir dans des fonds gérés par des structures étrangères, à l’ensemble des investisseurs, institutionnels de toutes tailles comme grand public de l’île.

Des solutions innovantes

Natixis Global Associates a également développé une présence à Singapour avec deux personnes dédiées aux fonds souverains et aux grandes institutions. « Nous avons un modèle de croissance externe qui consiste à installer une équipe légère, après avoir gagné au préalable un ou plusieurs appels d’offres », détaille Hervé Guinamant, chief executive officer (CEO) de NGA International à Paris. C’est d’ailleurs après avoir remporté un mandat de gestion auprès du fonds de pension Labor Pension Fund et signé un partenariat avec l’agent Fubon pour la distribution de fonds domiciliés au Luxembourg et à Dublin que NGAM a ouvert fin 2009 une filiale à Taïwan. « Ce marché a profondément restructuré son système de retraite et incite les ‘asset managers’ étrangers à vendre leur expertise », poursuit-il. Et puis, l’entrepreneuriat y étant largement répandu, la catégorie des HNWI est désormais imposante et « a récemment rapatrié des capitaux jusque-là placés à Hong-Kong ou Singapour, importants centres financiers dans la région », fait savoir Fabrice Chémouny. Plus transversal, son concurrent BNP Paribas IP dispose aujourd’hui de douze implantations sur les principales places asiatiques et emploie au total plus de 800 personnes. « Nous avons établi des joint-ventures en Corée, en Chine et à Taïwan, pour des raisons réglementaires (en Chine et à Taïwan), mais également afin d’avoir accès à des réseaux de distribution plus ou moins captifs comme c’est le cas en Corée où, depuis 2002, notre partenariat avec Shinham Financial nous offre l’accès à près de 1.000 agences partout dans le pays », explique Vincent Trouillard Perrot, CEO Hong-Kong du gestionnaire.

Partout ailleurs, la distribution de produits financiers s’opère par des banques de réseau et des banques privées, notamment anglo-saxonnes, véritables pionniers dans la région comme HSBC, Citibank… « Le tour de force consiste à être listé dans les produits qu’elles proposeront à leur clientèle, en raison de leur rigoureuse sélection », souligne le CEO. Et pour avoir une chance d’être sélectionnés, il faut proposer ce que les investisseurs locaux n’ont pas, « comme des fonds ‘global fixed income’, des obligations internationales ou euro, des fonds ‘absolute return’…, détaille Fabrice Chémouny, en raison de marchés de taux et d’actions très volatils, notamment en Chine, qui pénalisent les engagements des fonds de retraite ». Les véhicules d’investissement sont libellés en dollars, et les grands investisseurs assurent eux-mêmes le risque de change. Pour Laurent Bertiau, directeur adjoint métiers institutionnels et distributeurs tiers chez Amundi, les fonds à formule, spécificités françaises, sont particulièrement recherchés au Japon et en Corée. « Nous exportons également les stratégies de volatilité, et les gestions de taux zone euro fonctionnent particulièrement bien au Japon, une économie qui délivre actuellement peu de rendement », illustre-t-il. Néanmoins, l’enjeu de la région reste lié à la problématique de commercialisation de fonds offshore et onshore. « En Chine, en Corée et au Japon, il est impératif de proposer des fonds de droit local, explique Laurent Bertiau. Tandis que, nous avons par exemple approché Taïwan avec notre Sicav luxembourgeoise. »

Retard du private equity

D’autres gestionnaires entendent bien profiter de l’insolente croissance asiatique. Poussés par ailleurs par l’environnement réglementaire européen (Solvabilité II, Bâle III) qui contraint leurs investisseurs à se détourner du non-coté, les fonds de private equity se dirigent vers l’Asie pour compenser ce manque à gagner.

Triago, agent de placement auprès de fonds de capital-investissement internationaux, souligne que « 20 % environ des levées de capitaux de nos clients se font aujourd’hui en Asie, auprès d’investisseurs locaux ». Jérémie Le Febvre, managing partner, responsable d’Asie et marchés émergents de l’entité, indique aider sur cette zone le fonds de la Caisse des dépôts et consignations, Qualium, mais aussi l’américain Freeman Spogli & Co ou encore le fonds australien Ironbridge. Malgré des investisseurs locaux encore relativement « jeunes » et peu nombreux (une cinquantaine), les promesses de collecte sont telles que dans un souci d’efficacité, Triago ouvrira prochainement un bureau sur le continent afin d’être au plus près de ces investisseurs.

« Tous les promoteurs de fonds pensent à s’implanter localement, corrobore Lionel Zinsou, président de PAI Partners, qui souligne que, pour l’heure, la distribution se fait par l’intermédiaire des banques de financement et d’investissement qui font valoir leur maillage territorial. L’Asie présente deux attraits pour nous. L’épargne y est de plus en plus abondante et les investisseurs y sont de plus en plus structurés. » En raison de capitaux bloqués au moins dix ans, ces véhicules ne peuvent en effet s’adresser qu’à des investisseurs qui hiérarchisent leur épargne, comme les fonds souverains de la région. « A cela sont venus s’ajouter les ‘familly offices’, mais également d’autres formes de territoires chinois, comme Hong-Kong et Taïwan dont le taux d’épargne et l’excédent commercial s’ajoutent aux ressources de la République Populaire de Chine, complète-t-il. Or ces deux économies combinées pèsent à elles seules 20 % de plus que le PIB de la Suisse. » Par ailleurs, riches de liquidités, les entreprises se lancent dans l’aventure. Le conglomérat chinois Fosun a annoncé il y a quelques semaines la création au côté de Prudential Financial d’un fonds de private equity de 600 millions de dollars destiné à réaliser des acquisitions en dehors du marché domestique. Les ressources d’épargne sont donc là. A portée de main.

Cependant, quelques voix plus mesurées s’élèvent pour tempérer les élans. « Jusqu’à présent, les intervenants, notamment Chinois, n’étaient pas habitués aux montages sophistiqués et les investisseurs prenaient soit des participations des sociétés par l’intermédiaire des marchés boursiers, soit étaient directement présents au tour de table », retracent Raphaël Chantelot et Paul-Emmanuel Benachi, avocats associés au cabinet LPA, Lefèvre Pelletier & Associés. « De plus, de nombreux investisseurs chinois n’ayant pas la licence QDII (Qualified Domestic Institutional Investor, NDLR) ne peuvent pas directement investir en dehors de leur marché domestique », relève David Boitout, avocat associé du cabinet Gide Loyrette Nouel. « Sans omettre qu’il faut que le projet ait du sens au regard notamment de la croissance fabuleuse de la région, bien supérieure à nos économies occidentales », indique Guillaume Rougier-Brierre, son associé. Malgré des espoirs nombreux, les levées de capitaux restent encore théoriques.

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