DOSSIER Epargne

Les flux d'épargne en plein chambardement

le 13/09/2012 L'AGEFI Hebdo

En imposant faiblesse des rendements et sécurité absolue, la crise financière transforme le paysage de l'épargne.

Les flux d'épargne en plein chambardement

Conséquence des crises financières qui se succèdent depuis une dizaine d’années, les flux comme les supports de l’épargne des Français subissent un remodelage. Et quand les règles du jeu sont modifiées, la reconfiguration prend des allures encore plus radicales. C’est le cas actuellement avec le relèvement des plafonds du Livret A et du LDD (Livret de développement durable).

Une crise historique des dettes souveraines et des marchés obligataires européens, deux krachs boursiers brutaux en l’espace de huit ans, des pouvoirs publics à la recherche du moindre euro de rentrées fiscales supplémentaires et toujours aussi enclins à manipuler les flux d’épargne en fonction de leur électorat et des groupes de pression, de nouvelles réglementations qui imposent aux banques et aux compagnies d’assurances de favoriser la collecte d’une certaine typologie de produits... Tout concourt à modifier le paysage de l’épargne en France, surtout si on y ajoute l’engouement des épargnants pour la sécurité absolue, la liquidité totale et le capital garanti.

Décollecte

Les deux produits emblématiques que sont l’assurance-vie pour le long terme et les livrets défiscalisés et centralisés (Livret A et LDD) pour le court terme témoignent de ce chambardement. Après avoir phagocyté la moitié des bas de laine des Français pendant une vingtaine d'années, l’assurance-vie est aujourd’hui en décollecte, avec des rachats désormais supérieurs aux flux nouveaux. A l’opposé, les 62 millions de Livrets A et les 25 millions de LDD brassent de l’épargne fraîche à qui mieux mieux. Le rapprochement s’arrête là. Affirmer que le Livret A serait responsable des déboires de l’assurance-vie est une explication simpliste, assurent les économistes spécialistes de l’épargne.

La promesse de campagne du président de la République François Hollande de doubler le plafond du Livret A (15.600 euros actuellement) a été à moitié tenue par le gouvernement. Le plafond du LDD de 6.000 euros est doublé, mais celui du Livret A est relevé de 50 % en deux temps : 25 % aujourd’hui et 25 % à la fin de l’année ; plus par la suite si le financement du logement social (principale mission des fonds d’épargne de la Caisse des dépôts - CDC - où sont centralisés deux tiers des encours des livrets) le nécessite. L’arbitrage est alambiqué et fait une belle place au LDD censé (une autre promesse) devenir un livret pour le financement de l’industrie, ce qu’il était autrefois sous l’appellation de Codevi. Pour le Livret A, 8,5 % des livrets (5,2 millions) sont au plafond ou au-dessus, ce qui représente 43 % de l’encours de 230 milliards d’euros. Dans sa mouture actuelle, la réforme permet donc de dégager un encours supplémentaire théorique d’environ 40 milliards d’euros. Pour sa part, le LDD, en doublant son plafond, recèle lui aussi un potentiel de 40 milliards avec 27 % des livrets (6,7 millions), représentant 61 % d’un encours de 72 milliards dépassant le plafond.

« L’impact le plus important de la réforme va se faire sentir sur l’épargne bancaire, explique Cyrille Chartier-Kastler, président de la société de conseil Facts & Figures. C’est même une véritable menace pour les livrets fiscalisés. » Pour Céline Choulet, économiste à BNP Paribas, « les livrets soumis à l’impôt dont l’encours est de 190 milliards d’euros risquent d’être les premiers concernés avec les dépôts à vue dont l’encours a augmenté d’une cinquantaine de milliards ces quatre dernières années pour atteindre 290 milliards. »

De fait, les efforts déployés par les banques françaises pour développer les produits d’épargne bilancielle sous la contrainte des nouvelles règles de Bâle III en matière de fonds propres se trouvent sérieusement contrariés par la réforme. Les dirigeants du Crédit Agricole ont calculé que l’augmentation du plafond du Livret A allait rogner de 3 milliards d’euros le montant des prêts de la banque verte à l’économie. De quoi faire regretter aux établissements non mutualistes et au Crédit Agricole d’avoir bataillé plus d’une décennie pour obtenir la banalisation du Livret A en 2009 pour cause de distorsion de concurrence avec les réseaux collecteurs historiques (les Caisses d’Epargne et le Crédit Mutuel). Pour contrer la baisse des livrets bancaires, les banques vont devoir montrer leur aptitude à canaliser l’épargne et mettre en œuvre des stratégies commerciales pour minorer les glissements de flux des dépôts bancaires vers l’épargne centralisée à 65 % à la CDC.

Changement d’ère

Pour l’assurance-vie, les conséquences à attendre de la réforme de l’épargne réglementée sont bien moindres que pour les livrets bancaires (lire l'entretien). « La principale fuite dans le circuit provient de l’immobilier avec une chute du crédit à l’habitat qui oblige les acquéreurs à augmenter leur apport personnel, indique Didier Davydoff, directeur de l’Observatoire de l’épargne européenne (OEE). Nous changeons d’ère et entrons dans une période post-bulle immobilière. Selon le principe 'les crédits font les dépôts', les placements financiers vont baisser car les liquidités générées par le crédit et les plus-values immobilières diminuent. Les heures de gloire de l’assurance-vie sont sans doute derrière elle. » Surtout, ses déboires sont d’origines multiples et pour beaucoup d’ordre structurel. Le produit est en fin de cycle après des années flamboyantes. « Jusqu’à récemment, l’assurance-vie a été une belle 'success story', rappelle Philippe Crevel, secrétaire général du Cercle des épargnants. Son encours de plus 1.300 milliards d’euros a tout simplement doublé en l’espace de dix ans. » Outre l’inflation du marché immobilier résidentiel au cours des années 2000, l’assurance-vie a reçu des coups de pouce comme l’autorisation de transférer des flux en provenance des PEL, les plans d’épargne logement, un produit bilanciel dont les banques ne voulaient plus entendre parler.

L’assurance-vie cumule les obstacles. La démographie vieillissante des contrats est devenue plus favorable aux rachats au moment où la fiscalisation rampante des revenus atteint désormais 15,5 % pour les taxes sociales qui sont prélevées chaque année (y compris sur les plus-values latentes pour les unités de compte). Au fil des ans, note la Cour des comptes dans un rapport de janvier 2012, « l’assurance-vie a perdu l’avantage comparatif que son régime fiscal lui conférait ». Au point que « l’imposition des plus-values immobilières est devenue plus avantageuse que l’assurance-vie ». Autre mesure à l’impact important : l’interdiction en 2010 des taux annuels garantis a anesthésié la collecte en gestion privée (1 % des contrats mais 25 % de l’encours). Sans oublier l’extrême faiblesse des rendements ou encore plus récemment la multiplication des rachats partiels pour faire face à l’accroissement du chômage et à la baisse du pouvoir d’achat des ménages.

L’assurance-vie peut-elle trouver un second souffle ? La profession a des idées, souligne Philippe Crevel. La plus connue est l’allongement de la durée de détention en maintenant la fiscalité. « On pourrait aussi desserrer les contraintes réglementaires des fonds en euros pour leur donner plus de liberté dans leur recherche de rendement et leur permettre d’en trouver ailleurs que dans les obligations d’Etat. » Redonner le goût de l’épargne longue au particulier en ces temps de crise financière, une gageure.

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