L'analyse de... Jean-François Boulier, directeur général d'Aviva Investors Europe

La finance en cure d’amaigrissement

le 26/04/2012 L'AGEFI Hebdo

La crise des dettes gouvernementales de la zone euro, miroir de celle des dettes américaines de pire qualité, aura été la goutte de trop pour le secteur financier qui se remettait à peine de la faillite de l’un de ses emblèmes. Les plans de réduction d’effectifs concernent tous les acteurs du secteur, et accompagnent les retraits de produits ou la diminution des volumes de transactions. « Moins de finance » est érigé en programme électoral ; la simplification populiste apparaît comme le symétrique d’une complaisance passée. Dans ce cadre, les tables de produits structurés sont-elles vouées au sort des chemins de fer du début du XXe siècle ou à celui de la sidérurgie de la fin de ce même siècle ?

Pour commencer, le secteur financier avait beaucoup grossi. Que certains aient prétendu qu’il était devenu un secteur de croissance n’est-il pas en soi le signe d’un excès ? Sa taille, au regard des richesses nationales, avait plus que triplé en deux décennies. Certains observateurs, comme John Bogle, fondateur de Vanguard, ont maintes fois alerté sur l’hypertrophie de l’offre et surtout sur l’excès de prélèvements de l’ensemble du secteur sur le reste de l’économie. Il a fustigé les coûts excessifs de l’intermédiation financière qu’il chiffre au total à quelque 350 milliards de dollars pour la seule économie américaine, soit près de 2,3 % du PIB ; autre indicateur de ce drain, la performance moyenne des fonds actifs commercialisés aux Etats-Unis se situe 2,8 % en dessous des fonds indiciels (dont l’entreprise qu’il a fondée est un des leaders, soit dit en passant). Vingt ans auparavant, les coûts financiers étaient selon lui sept fois moins importants. Cette hypertrophie se manifeste aussi par un nombre extravagant de fonds ouverts en Europe : plus de 25.000 fonds... sans parler des véhicules plus abscons importés de l’autre côté de l’Atlantique. N’est-il pas maintenant temps de revenir à plus de modération ?

Les signes d’une cure d’amaigrissement abondent comme le retrait des banques de plusieurs secteurs financiers connexes à leur activité traditionnelle, assurance dommages ou asset management. La réduction en cours des portefeuilles de crédit à long terme, notamment en infrastructures, n’est pas sans rappeler le reflux des financements accordés par les banques japonaises après le dégonflement de la bulle immobilière. Les plans de réduction des départements de banque d’investissement, en particulier en Europe, sont éloquents et beaucoup d’autres acteurs, en asset management par exemple, effectuent des ajustements visant à concentrer l’offre ainsi qu’à en diminuer le point mort. Enfin, la frugalité revient en matière de rémunérations.

Quelle est la bonne taille du secteur et par quel chemin y parvenir ? Les facteurs qui ont soutenu la croissance, nouvelles techniques financières et technologies, vont probablement se stabiliser. L’évolution vers une désintermédiation bancaire sous l’effet de la réglementation n’est pas encore finie et devrait se traduire par un transfert d’activités entre acteurs au sein du secteur. Le retour vers plus de patience, une « slow finance » en quelque sorte, ainsi que la diminution des fonds pourraient avoir des effets notables en termes de volumes de transactions. Mais attention à l’excès inverse car le quasi-monopole de quelques gros acteurs aurait des effets indésirables. Les régulateurs, qui pourraient tendre parfois à privilégier moins d’acteurs à contrôler, ont pu expérimenter, en Suisse par exemple, les dangers d’une telle dérive. Est-ce potentiellement le retour en grâce des acteurs moyens ?

Me risquant à formuler un pronostic, je serais tenté de penser que la taille du secteur dans les années 90, ajusté des effets de productivité, serait le juste équilibre. Avec un niveau de moindre spécialisation rendu possible par une simplification des produits, accompagnée d’un retour vers les fondamentaux économiques et une approche plus généraliste. La digestion de la sophistication, mise à la bonne dose et à bon escient, sera de nature à rapprocher les professionnels de leurs clients et à faciliter la bonne compréhension des mécanismes... et des marges. Les forces conduisant vers cet ancien équilibre sont déjà à l’œuvre : évolution de la demande des épargnants et des investisseurs, pressions politiques, réglementation, souhaits d’une finance responsable. A côté de ces facteurs, osons penser que les acteurs du secteur trouveront les vertus d’une croissance plus équilibrée et plus saine pour l’économie. Une meilleure formation des professionnels de la distribution et des clients, associée à une volonté pédagogique des producteurs, pourrait bien être un facteur d’émulation et de succès.

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