L'analyse de... Philippe d'Arvisenet, directeur des études économiques de BNP Paribas

La Fed et le chômage, vrais et faux coupables

le 04/10/2012 L'AGEFI Hebdo

La Réserve fédérale vient de s’engager dans une nouvelle vague de mesures non conventionnelles (le QE3*). Son double mandat l’invite à assurer la maîtrise de l’inflation et un niveau élevé d’emploi. Le premier volet n’est en rien préoccupant : non seulement la hausse des prix est sensiblement inférieure à l’objectif explicite de 2 %, mais les anticipations demeurent bien ancrées et, surtout, le sous-emploi des ressources reste considérable. Le taux d’emploi (emploi/population en âge de travailler), à 58,5 en août dernier, est de 4,5 points inférieur à celui observé à la veille de la crise financière. Autrement dit, la Fed a toute latitude pour se consacrer au deuxième volet de son mandat. Plus de trois ans après le début de la reprise, le taux de chômage reste inscrit au-dessus de 8 %. Dans une définition large, qui comprend les personnes marginalement attachées à la population active, découragées ou involontairement employées à temps partiel, il atteint 15 %. Il ne faut pas chercher ailleurs l’origine du QE3. Celui-ci a suscité deux types de débats. L’un touche à l’efficacité du dispositif pour soutenir l’activité et à ses éventuels risques. Ben Bernanke, le président de la Fed, a répondu par avance à ces critiques fin août à la réunion de Jackson Hole. L’autre concerne les marges de manœuvre pour réduire le chômage. Si, comme l’avancent certains, celui-ci est largement structurel, c’est-à-dire lié à des phénomènes microéconomiques, les capacités de la politique monétaire s’en trouvent réduites. En fait, les recherches récentes sur la question attribuent une place des plus limitées aux composantes structurelles dans la persistance du chômage. De quoi s’agit-il ?

D’abord, et pour certains, l’allongement de la durée d’indemnisation à 99 semaines avait pour effet de réduire l’incitation à rechercher un emploi ou à sortir du marché du travail pour s’orienter vers l’inactivité. Cette mesure ne touche en fait qu’une population limitée : ceux qui sont au chômage après avoir perdu leur emploi et qui n’ont pas retrouvé de poste avant 26 semaines. On comprend aisément sa portée limitée. Elle « expliquerait » au plus 0,5 point du taux de chômage.

Ensuite, les « effets de composition » ; constate-t-on une augmentation de la proportion des groupes de population structurellement caractérisés par un taux de chômage plus élevé que la moyenne ? Lazear et Speltzer, dans leur communication au colloque de Jackson Hole, n’ont mis en évidence qu’une incidence, au plus marginale.

Enfin, l’inadéquation (« 

mismatch ») entre offres et demandes d’emplois n’a qu’un effet très limité. La hausse des ratios chômage/emplois vacants, par secteurs, types de métier ou régions, tient bien plus à la hausse du numérateur qu’à la baisse du dénominateur, une configuration typique des épisodes de récession. L’examen des disparités entre ratios au plan sectoriel, régional… et de leur écart par rapport au ratio national permet de mesurer le mismatch. Celui-ci, après avoir considérablement augmenté (14,4 % des chômeurs auraient dû être réaffectés pour éliminer l’inadéquation offres/demandes en 2007, 29 % mi-2009), avait retrouvé fin 2011 son niveau pré-récession.

La diminution de la mobilité géographique des chômeurs apparaît quant à elle plus marquée pour les locataires que pour les propriétaires. De plus, elle est moins forte pour les inactifs que pour les actifs. Il est difficile, dans ces conditions, et contrairement aux idées reçues, d’attribuer le freinage de la mobilité à la crise immobilière. En réalité, il tient au fait que la récession a touché toutes les régions. La difficulté généralisée de trouver un emploi ne constitue pas une incitation à la mobilité.

Au total, le chômage de masse apparaît clairement comme un phénomène macroéconomique. Avec un taux de chômage de plus de 8 % et un taux de chômage structurel qui n’a augmenté que d’un point au plus (à 6 %), il faudrait que la croissance dépasse son potentiel (2,5 %) d'un point pendant quatre années consécutives pour renouer avec le plein-emploi. Encore conviendrait-il, en outre, de tenir compte du fait que la décrue du chômage pourrait se trouver ralentie par le retour sur le marché du travail de ceux qui sont sortis de la population active par découragement. Il est difficile d’imaginer que la politique monétaire puisse à elle seule relever le défi. Pour l’heure, une politique budgétaire propre à rétablir la confiance manque à l’appel.

*Troisième phase du programme de rachat d’actifs

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