La Fed à l'heure des bouleversements

le 19/09/2013 L'AGEFI Hebdo

Un nouveau président et un FOMC renouvelé pour un changement de cap de la politique monétaire.

Depuis le retrait de Larry Summers, Janet Yellen fait figure de favorite. Photo: Andrew Harrer/Bloomberg

Un anniversaire en décembre pour fêter ses 100 ans, un nouveau président en janvier pour remplacer Ben Bernanke, un FOMC* remanié en profondeur et une inversion radicale du cours de sa politique très attendue sur les marchés financiers, la Réserve fédérale américaine va vivre des heures historiques.

Tout au long de l’été, le choix du remplaçant de Ben Bernanke a fait les choux gras des médias américains, de la presse économique et financière aussi bien que de la presse grand public. Chacun y est allé de son avis sur le « bon choix », aussi bien les syndicats de salariés que les organisations féministes. Quant au président Barack Obama à qui il revient de désigner l’impétrant, il avait réduit en juillet la liste des prétendants à sa plus simple expression : son partenaire de tennis et ancien conseiller économique Larry Summers, 58 ans, et la vice-présidente actuelle de la Fed, Janet Yellen, 67 ans. Un ancien vice-président de la banque, Donald Kohn (70 ans), avait aussi été mentionné.

Mais voilà, le retrait de Larry Summers de la course fait place nette pour Janet Yellen qui a les faveurs des économistes et des analystes. Depuis six mois, les agences Bloomberg et Reuters sondent les professionnels de la finance et Janet Yellen était donnée gagnante dans les premières enquêtes.

Mais son avance avait fondu au cours de la période estivale au point de faire de Larry Summers le favori. Reste que la vice-présidente de la Fed a reçu le renfort de quelques élus républicains, mais surtout du parti démocrate dont une vingtaine d’élus ont signé une pétition appelant Barack Obama à la nommer. Larry Summers jetant l’éponge, les observateurs ont établi en hâte une nouvelle liste de prétendants parmi lesquels Roger Fergusson, ancien de la banque centrale, Christina Romer qui fut chef économiste du conseil des conseillers économiques de la Maison-Blanche, ou Timothy Geitrner, ancien secrétaire au Trésor et ancien président de la Fed de New York, mais ce dernier s’est dit « non intéressé » par le poste.

La volonté du Sénat

Pour justifier son retrait, Larry Summers explique qu’il n’a pas voulu s’exposer aux « oraux » du Sénat, en commission et en séance plénière où il était attendu de pied ferme. Les sénateurs ont leur mot à dire sur la nomination du président de la Fed et ses oraux s’annonçaient houleux en raison d’une image de marque dégradée. Larry Summers est vilipendé pour avoir été l’homme de la déréglementation financière (en 1998, il a contrecarré un projet de la CFTC - Commodity Futures Trading Commission - visant à réguler les marchés dérivés de gré à gré) et d’avoir donné le coup de grâce au Glass Steagall Act (loi séparant les activités de banque commerciale de celles de banque d’investissement) à la fin des années 90 quand il était secrétaire au Trésor de Bill Clinton. Il était perçu comme plus intéressé par les problèmes de Wall Street que par les questions sociales et d’emploi.

Ce qui n’est pas le cas de Janet Yellen qui bénéficie d’une longue expérience à la Réserve fédérale. Elle a dirigé la banque de réserve de San Francisco de 2004 à 2010 avant de devenir vice-présidente de la Fed à cette date. Ce poste lui a permis de tisser des liens avec les autres banquiers centraux de la planète, font valoir ses supporteurs. Elle a pour elle d’avoir été clairvoyante sur l’émergence de la crise économique, à la différence de la plupart de ses collègues. La transcription des débats du FOMC de décembre 2007 la montre insistant sur « les risques très réels d’un développement d’un 'credit crunch' et d’une entrée en récession ». Sa volonté de mener une politique monétaire faisant une large place à la lutte contre le chômage et pour les créations d’emplois n’a pas eu de mal à convaincre une majorité de sénateurs (les démocrates disposent de 54 sièges sur 100). Enfin, une femme présidente de la Fed revient à casser le plafond de verre. Jusqu’ici, aucune femme n’a occupé la présidence de la Réserve fédérale, le poste de secrétaire au Trésor ou la direction de la Fed de New York.

A l’instar d’une élection politique, les débats de l’été ont donné lieu à un déballage de vie privée. Ainsi, tout Américain connaît désormais l’agenda de Janet Yellen ces derniers trimestres, le nombre précis de conversations téléphoniques passées avec des présidents de banque de réserve de district ou de rendez-vous avec des membres du Congrès. Chacun connaît aussi les détails de son bulletin de paie, de son patrimoine (qui contient une collection de timbres) et de celui de son mari, l’économiste George Akerlof, et a appris qu’elle n’avait pas de prêt hypothécaire en cours. A la différence de Ben Bernanke qui a profité de la baisse des taux d’intérêt pour refinancer un prêt immobilier en 2011.

Au-delà des anecdotes, la focalisation sur la nomination du président de la Fed fait passer à l’arrière-plan un autre changement fondamental qui attend la Fed, la recomposition radicale du FOMC dont « la physionomie va connaître un bouleversement d’une ampleur qui n’a pas été égalée depuis des années », explique Christian Parisot, chef économiste d’Aurel BGC. Sur les douze membres actuels, il pourrait n’en rester que trois en 2014, en fonction des quatre membres votants « tournants » réservés aux Fed régionales et des départs à la retraite. « Le FOMC pourrait voir au maximum trois quarts de ses membres renouvelés. Sur neuf membres, trois sont déjà connus et pour les six autres, l’incertitude demeure sur le nom des successeurs, poursuit Christian Parisot. Plus 'colombe' que 'faucon' dans sa composition actuelle, le FOMC pourrait basculer l’an prochain vers une configuration plus agressive, c’est-à-dire qui serait favorable à une normalisation plus rapide de la politique monétaire. » Les trois nouveaux membres issus des banques de réserve régionales ont un profil plus « faucon » que « colombe ». L’économiste d’Aurel ajoute toutefois qu’en règle générale, les banquiers centraux sont pragmatiques et savent mettre de l’eau dans leur vin : « Il n’y a donc pas forcément de rupture dans la politique monétaire qui est appliquée. »

Un président « dovish »

Au demeurant, un consensus parmi les économistes se dégage pour considérer que la politique de la Réserve fédérale ne sera pas modifiée en profondeur par le nouveau président de l’institution. Quoi qu’il arrive, ce sera un président « dovish » et la stratégie de sortie de la politique non conventionnelle d’achats de titres est d’ores et déjà sur les rails (lire l'encadré). Peut-être pourrait-elle être accélérée par un président plus sceptique sur les bienfaits du QE (assouplissement quantitatif) que Janet Yellen qui est une instigatrice de ces programmes ? Le consensus des économistes estime aussi que la sortie de la zirp (politique de taux zéro) et le relèvement du taux directeur, le taux cible des Fed funds, prendront plus de temps avec Janet Yellen.

Une chose est sûre, la maison que le nouveau président trouvera en janvier a été radicalement transformée sous la conduite de Ben Bernanke depuis sa prise de fonction en 2006. Grâce à sa capacité de mettre en perspective historique la crise financière, il a inauguré de nouvelles pratiques de politique monétaire pour lutter contre la déflation. Surtout, il a lancé un nouveau mode de communication et d’échanges au sein du FOMC, débarrassant la Fed du culte de la personnalité héritée d’Alan Greenspan et de l’aura de mystère qui entourait l’institution. Des procédures claires, des annonces précises pour les marchés financiers et une nette amélioration de la gouvernance : Ben Bernanke a rénové la banque centrale. A son successeur de préserver cet acquis.

*Federal Open Market Committee, comité de politique monétaire de la Réserve fédérale.

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