Les Etats-Unis s’abonnent à la croissance molle

le 19/01/2012 L'AGEFI Hebdo

Soutenue par les stimuli budgétaire et monétaire, l’économie américaine a deux problèmes à résoudre, la crise immobilière et le déficit budgétaire.

Un chercheur d’emploi à Naperville dans l’Illinois. Les économistes évoquent une reprise sans emploi. Photo : Tim Boyle/Bloomberg

Rémission, reprise ou plus simplement un mélange des deux, une reprise molle ? A la différence de la zone euro, l’économie américaine a su éviter les affres d’une récession que lui promettaient un grand nombre d’économistes l’été dernier. Le soutien des politiques monétaire (taux directeur zéro et assouplissement quantitatif - quantitative easing, QE) et budgétaire (les stabilisateurs automatiques) généreuses ont manifestement aidé l’activité économique à surmonter une période délicate. Pour autant, les Etats-Unis sont-ils sortis d’affaire et ont-ils retrouvé le chemin de la croissance comme pourraient le laisser penser toute une série d’indicateurs économiques et d’enquêtes publiés ces dernières semaines ? La réponse majoritaire parmi les économistes est non. Deux problèmes structurels majeurs et non résolus s’opposent à une reprise franche : la purge du marché immobilier, pour qui 2012 sera une année cruciale, et l’ajustement budgétaire qui devrait suivre dès 2013. A ces deux questions s’ajoute l’aléa d’une éventuelle accentuation de la crise économique et financière en zone euro et de son impact sur les Etats-Unis.

« Depuis la fin de l’été 2011, les indicateurs de conjoncture sont bons. De bonnes nouvelles sont venues des ventes de détail, de la consommation des ménages, de l’inflation et de l’emploi, explique Alexandra Estiot, économiste de BNP Paribas. A aucun moment, l’ISM manufacturier n’est passé sous le seuil des 50 points indiquant une contraction de l’activité. Mais ces bonnes nouvelles restent insuffisantes. Par exemple, les 150.000 créations d’emplois par mois suffisent à peine à stabiliser le taux de chômage. Si ce dernier a un peu baissé, c’est en partie dû à la baisse du taux d’activité, donc aux sorties statistiques de la population active. » Avec un taux de chômage de 8,5 % de la population active, les économistes parlent une nouvelle fois de « jobless recovery », c’est-à-dire de reprise sans emploi. Ils font valoir que le PIB a retrouvé son niveau d’avant-crise au troisième trimestre 2011, mais dans le même temps, il ne s’est créé que 2,6 millions d’emplois en 2010-2011 quand 8,7 millions de postes de travail ont été détruits en 2008-2009.

2012 et les « mortgages »

« Les derniers indicateurs sont dans leur majorité positifs, mais l’année 2011 dans son ensemble restera décevante avec une croissance attendue du PIB de 1,7 % », rappelle Inna Mufteeva, économiste de Natixis : « Cependant, avec une hausse anticipée au quatrième trimestre de 2,8 % en rythme annualisé, l’acquis de croissance pour 2012 sera fort, d’autant que la désinflation en cours va donner aux ménages un gain de pouvoir d’achat, ajoute Inna Mufteeva. Ces données permettent de tabler sur une croissance du PIB autour de 2 % cette année. Mais le mouvement s’arrête là. Les problèmes de fond ne sont toujours pas résolus et l’économie américaine est engagée sur une voie de croissance structurellement molle. » De plus, la conjoncture pourrait être affectée par une détérioration de la situation sur le continent européen. « Une transmission de la crise en zone euro par les échanges commerciaux serait modérée. Mais une transmission par le canal des marchés financiers ou l’exposition des banques américaines à leurs homologues européennes seraient en revanche immédiates », fait valoir l’économiste de Natixis.

Par ailleurs et c’est le point noir de l’année, même si la baisse des prix s’est nettement ralentie (lire l’entretien), le marché immobilier est loin d’être sorti de l’ornière. Les analystes de Deutsche Bank et de Goldman Sachs n’attendent pas de plancher pour le résidentiel avant 2013. Les données de Corelogic, endossées par la Réserve fédérale dans son rapport adressé au Sénat début janvier sur les conditions de sortie de la crise immobilière, attestent une baisse des prix de 33 % en moyenne nationale depuis le pic de 2006. La chute est sans précédent depuis la Grande Dépression et représente une perte patrimoniale pour les ménages de 7.000 milliards de dollars, amputant leur consommation dans un contexte de chômage et d’inquiétude élevés. Quant aux conditions de crédit, elles sont toujours aussi resserrées, le secteur bancaire se montrant très parcimonieux dans l’octroi de prêts hypothécaires aux ménages.

« La faiblesse continue de l’immobilier constitue une barrière importante pour une reprise économique vigoureuse », indique la Fed. Pourtant, des mesures peuvent être prises pour empêcher les défauts et les saisies de se multiplier et par là même gonfler le stock de maisons à vendre, explique le document. Il y a urgence en cette année électorale. Les données les plus récentes de RealtyTrac anticipent une hausse de 25 % des saisies immobilières. L’an dernier, plus de 800.000 biens ont été saisis par les banques pour un total de 1,9 million de notifications de défaut, de saisies et de ventes aux enchères. Autre problème, les ménages sont de plus en plus nombreux à se retrouver confrontés à une valorisation de leur bien en negative equity, c’est-à-dire à une valeur inférieure aux échéances de prêts restant dues. Plus de 12 millions des prêts (prime, Alt-A, subprime et jumbos), soit le quart des prêts hypothécaires, sont dans cette situation, précise la Fed. Stocks importants, demande faible ; le marché est bloqué du fait des banques, fait comprendre la banque centrale. A force d’accumuler les saisies, les établissements de crédit détiennent le quart des logements vacants. Et pour atténuer le « poids mort » de ces saisies, les autorités monétaires suggèrent au Congrès deux axes de réforme, explique Aneta Markowska, économiste de Société Générale CIB : « Faciliter le refinancement des ‘mortgages’ existants d’une part et rationaliser la reconversion des propriétés saisies en biens de location. » C’est logique « dans la mesure où le taux de propriété corrige à la baisse, élargissant l’offre de biens à vendre aussi bien que la demande pour le locatif ». Pour Inna Mufteeva, « il s’agit d’augmenter le nombre de refinancements et de privilégier l’allégement de la charge de la dette des ménages américains au détriment des procédures de saisies automatiques et brutales des banques ».

2013 et le budget

Les budgets des Etats fédérés étant contraints par des règles strictes, c’est l’Etat fédéral qui a laissé jouer les stabilisateurs automatiques pour amortir la récession. Les dépenses fédérales sont passées de 20 % à 25 % du PIB de 2005 à 2011, tandis que les dépenses des Etats fédérés n’augmentaient que de 1 point de PIB. D’où un déficit fédéral de 8,5 % du PIB. La trajectoire ne devrait pas connaître de rectification majeure en cette année électorale. « Il est pratiquement acquis que les indemnisations de chômage de long terme et la baisse des cotisations sociales sur les salaires prévues jusqu’en février prochain seront prolongées pour l’ensemble de 2012 », explique Alexandra Estiot. Pour l’instant, seule la Défense est concernée par des réductions budgétaires. Mais dès 2013 se posera la question des tax cut Bush, des réductions d’impôts temporaires accordées par l’administration Bush en 2000 pour dix ans et prolongées jusque fin 2012. « La fin de ces ‘tax cuts’ représenterait 2 points de PIB pour un déficit de 8,5 % du PIB aujourd’hui », évalue Alexandra Estiot.

Sur les marchés financiers, la gestion du déficit américain ne constitue pas un souci pour l’instant. Sous l’action de la politique de la Fed, la courbe des taux américaine est aplatie à un niveau très bas, le rendement du T-Note 10 ans se situant autour de 2 %. Les émissions du Trésor pour 2012, estimées à 30 % du PIB (22  points pour le refinancement d’obligations à moyen-long terme et de T-Bills à moins d’un an auxquels s’ajoutent 8 points pour le déficit fédéral), n’émeuvent pas les investisseurs pour l’instant.

C’est la différence avec l’immobilier résidentiel incapable de s’extraire de la crise. Mais là aussi, la Fed pourrait donner un coup de pouce si aucune amélioration n’est visible d’ici à l’été, par le biais d’un QE3 concernant des achats de mortgages. Année électorale, année de transition. Les véritables débats et les décisions à prendre sur les conditions d’une reprise un peu plus soutenue de l’économie américaine attendront.

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