Etats-Unis, une industrie en restructuration

le 20/02/2014 L'AGEFI Hebdo

Les industriels américains préfèrent contrôler leurs marges plutôt que d’investir en capacités de production.

Centrale à charbon dans le Tennessee. Luke Sharrett/Bloomberg

L’industrie américaine est-elle redevenue florissante ? « Sans l’ombre d’un doute », répondent les observateurs qui se limitent aux prévisions encourageantes d’une croissance du PIB de 3 % en 2014. « Absolument pas », rétorquent ceux qui scrutent les discours toujours prudents des chefs d'entreprise. Peu d’entre eux dévoilent des projets d’investissement dans de nouvelles capacités de production. La plupart des groupes industriels américains continuent de communiquer sur le contrôle de leurs marges, l’optimisation de leurs procédés de production, la réduction de leurs coûts. Les sociétés préfèrent adopter un discours de modestie quant à leurs objectifs de progression de chiffre d’affaires.

Pourtant, même si le redressement de la production a été plus lent que celui du PIB global, la reprise de l’activité industrielle est indéniable. En niveau de production, la récession de 2008 a été effacée (lire l'entretien). « Les chiffres globaux ont leur limite dès lors qu’il existe une forte dispersion de situations conjoncturelles entre les différents secteurs industriels », avertit Jean-Louis Mourier, économiste d’Aurel BGC (voir graphique). Tous les domaines n’ont pas rebondi à un rythme similaire. Certains ont même continué à régresser. En décembre 2013, le niveau de production des semi-conducteurs a dépassé celui de 2007 de près de 120 %, celui de l’automobile, de 60 %. A l’opposé, les activités industrielles de la presse, de l’imprimerie, du papier, de la pharmacie, du plastique, des mines, de la chimie, sont tombées nettement en deçà de leur niveau d’il y a six ans.

Des surcapacités importantes

« Il existe toujours des surcapacités importantes aux Etats-Unis et certains secteurs, comme le textile, ne repartiront pas », observe Alexandra Estiot, économiste à BNP Paribas. La compétition avec le savoir-faire des pays émergents a eu raison de son développement, même si « des gains de productivité notables ont été réalisés depuis la crise, une observation qui vaut pour l’ensemble de l’industrie américaine », précise-t-elle.

Le taux d’utilisation des capacités de production (TUC) de « certaines industries, tel le papier qui souffre du passage au numérique, demeurera structurellement bas, en-dessous de la moyenne actuelle de l’industrie manufacturière », analyse Inna Mufteeva, économiste de Natixis. Le taux d’utilisation des capacités du secteur manufacturier dans son ensemble est désormais de 77,2 %, à comparer à sa moyenne de 78,7 % entre 1972 et 2012. Le rattrapage est incontestable par rapport au point bas de 64 % atteint en 2009, mais il n’est pas terminé.

Le déclin du TUC dans les utilities (services aux collectivités, fourniture d’électricité ou de gaz) depuis le début des années 1990, par exemple, pose question. « Ce phénomène pourrait être lié à l’obsolescence des centrales à charbon, en train d’être substituées par des centrales à gaz », suggère Inna Mufteeva. Elle relève un autre paradoxe : « Les investissements dans les nouvelles technologies, les semi-conducteurs sont soutenus. Pourtant, le TUC leur correspondant est en retard. Est-ce en raison de l’abandon de capacités obsolètes en faveur d’un renouvellement continu, de l’accumulation de stocks ou d’un retard de comptabilisation ? »

Les données concernant l’industrie de défense, pénalisée localement par les réductions des dépenses militaires de l’Etat fédéral, sont elles aussi brouillées. « Les industriels doivent trouver d’autres marchés. La défense est en phase de redéploiement », constate Alexandra Estiot. Anticipant des carnets de commandes militaires moins étoffés, les entreprises du secteur cherchent à améliorer leur efficacité productive (Rockwell Collins, Honeywell International Inc.). Elles sont tentées de licencier sur le territoire américain. Lockheed Martin a annoncé en novembre un plan de licenciement de 4.000 personnes (sur 30.000).

L'ensemble de l’industrie américaine n’est pas concernée par cette vague de restructurations. L’automobile a réussi sa modernisation. « L’emploi manufacturier tous secteurs confondus recommence à croître depuis quelques mois », relève Inna Mufteeva. Quoi qu’il en soit, parler d’une réindustrialisation des Etats-Unis est exagéré. L’emploi manufacturier représente aujourd’hui 9 % de l’emploi total, à comparer à 30 % il y a trente ans.

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