L'analyse de... Jean-Pierre Petit, président des Cahiers verts de l'économie

Etats-Unis, un compromis politique est probable

le 15/11/2012 L'AGEFI Hebdo

Nombre de commentateurs soulignent un risque de blocage politique aux Etats-Unis à la suite de la réélection de Barack Obama et du maintien d’une majorité républicaine à la Chambre des représentants. Certains insistent plus particulièrement sur le risque de récession qu’un tel blocage favoriserait dès 2013 compte tenu d’un ajustement budgétaire très rude que cela engendrerait.

Nous n’y croyons pas, et ce pour six raisons.

a) D’abord, il faut rappeler que depuis 1945, la majeure partie du temps politique (57 %) américain est occupée par des périodes de « cohabitation » au moins partielle (au moins l’une des deux chambres) entre les administrations en place et le Congrès. Depuis la première présidence Nixon (début 1969), cela représente même 73 % du temps. Autant dire que cela n’a rien d’une anomalie.

b) Ensuite, il est dans la nature même de la Constitution américaine, directement inspirée de Montesquieu, que d’instaurer une séparation stricte des pouvoirs et ainsi pousser ceux-ci à composer et collaborer.

c) Les tentatives d’obstruction peuvent être politiquement coûteuses. La bataille Bill Clinton / Newt Gingrich, le

speaker républicain de la Chambre des représentants, du milieu des années 90, s’est achevée… par la réélection aisée de Bill Clinton en 1996. Le blocage sur le plafond de la dette à l’été 2011 n’a d’ailleurs pas été très profitable aux républicains et encore moins au Tea Party.

d) Le pouvoir présidentiel n’est de toute façon pas illimité aux Etats-Unis. Tous les présidents américains, même lorsqu’ils disposent de la même majorité au Congrès, font face à d’autres obstacles ; lobbies, Etats fédérés, Cour suprême… La grande réforme sur la santé de Barack Obama n’a été jugée constitutionnelle que par une voix de majorité par la Cour suprême.

e) S’agissant de Barack Obama lui-même, sa seconde partie de mandat (cohabitation avec une Chambre des représentants républicaine) ne fut pas si heurtée qu’on le prétend. La vive tension de l’été 2011, au moment des difficiles négociations sur le relèvement du plafond de la dette fédérale, ne doit pas occulter le reste ; deux compromis budgétaires annuels, notamment sur l’extension annuelle des « Bush tax cuts » ; aucun blocage des administrations ; absence de veto présidentiel...

f) Certains soulignent la polarisation politique (tensions politiques entre républicains et démocrates, notamment autour du rôle de l’Etat), qui s’est accentuée depuis une vingtaine d’années et qui conduirait nécessairement à des impasses. Ici encore, il n’y a pas de fatalité. Le parti républicain apparaît aujourd’hui très divisé et affaibli. Sa base électorale « fond » sur un plan démographique. Depuis vingt ans, il a perdu cinq élections présidentielles sur sept. Les Etats-Unis apparaissent de plus comme quasiment le seul pays occidental où l’équipe gouvernementale en place n’a pas été sanctionnée en temps de crise.

De son côté, Barack Obama devrait bénéficier d’un regain de légitimité, ce d’autant qu’il bénéficie d’un vote fédéral supérieur (en nombre de voix) à celui de Mitt Romney et qu’il accroît quelque peu sa majorité au Sénat.

Il devra probablement se recentrer, comme le fit Bill Clinton entre 1994 et 2000. Dans les périodes politiques plus difficiles, il pourrait prendre appui sur l’opinion en accusant les républicains d’obstruction stérile, comme le fit en son temps Harry Truman (critique du « do nothing » du Congrès).

Sur le plan budgétaire, on peut imaginer, pour éviter le scénario du pire (fiscal cliff), des compromis possibles avec, d’un côté, quelques actions budgétaires ciblées et l’extension quasi totale des Bush tax cuts et, de l’autre, un engagement à moyen terme plus ou moins crédible de contenir la progression des déficits et de la dette.

Seul un nouveau compromis (de préférence d’ici au 31 décembre) permettrait de lisser l’ajustement dans le temps (notamment extension des « Bush tax cuts », suspension du Budget Control Act) et d’envisager d’obtenir une croissance raisonnable (compte tenu d’un ajustement budgétaire qui restera restrictif quoi qu’il arrive). Cela reste à nos yeux l’hypothèse in finela plus probable. Les républicains n’ont pas beaucoup d’intérêt politique à favoriser une stratégie de tension, maintenant que l’élection est passée (nous ne sommes plus dans la configuration de l’été 2011) et sachant que leur responsabilité sur le choc récessif pourrait aisément être mise en avant. Ajoutons que la pression du « business » poussera aussi en ce sens.

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