EPARGNE - Des canaux embrouillés

le 17/10/2013 L'AGEFI Hebdo

L'important taux d'épargne des Français masque un déficit d'épargne bancaire et un pouvoir d'achat en baisse.

Illustration: Fotolia

L’épargne, sa tuyauterie et son usage final, est-elle adaptée au monde de l’après-crise ? Est-elle suffisamment préparée pour financer dans les meilleures conditions l’économie française ? Rien n’est moins sûr. La manière dont sont menés les débats sur le sujet dans les milieux politiques ou entre économistes est la plupart du temps monomaniaque. Les propos sont focalisés sur la meilleure façon de monter le curseur fiscal des revenus de l’épargne par petites touches pour procurer à l’Etat des rentrées en ces temps de trou budgétaire à colmater. Globalement, les raisonnements restent les mêmes qu’avant la crise, la belle époque où les banques françaises se finançaient et se refinançaient sur les marchés financiers. Sûr de lui, le lobby bancaire pressait alors les pouvoirs publics de jeter aux orties le PEP (plan d’épargne populaire), de déplacer des encours du PEL vers l’assurance-vie et se lançait dans la guerre de la banalisation du Livret A, bref s’automutilait d’une partie de son épargne bilancielle.

Quant au débat sur le rôle de l’épargne dans le financement des entreprises (actions) ou de la dette publique (OAT), les vues simplistes ont toujours cours. Pourtant, les volumes importants d’émissions d’actions comme au début des années 2000 ont permis uniquement le développement à l’international des grandes entreprises cotées, rappelle le dernier bulletin de la Banque de France. Rien de choquant en soi, si ce n’est un effet à peu près neutre pour la croissance économique en France. Quant aux fonds gérés par les compagnies d’assurances, « plus de 40 % de leurs investissements sont placés à l’étranger », relève un banquier.

Un tout autre contexte

Mais surtout, depuis 2007, on a assisté à un changement de décor radical. La fermeture du marché interbancaire, les exigences en fonds propres beaucoup plus lourdes demandées par le régulateur, imposant de surcroît des ratios de liquidité (LCR à un mois - liquidity leverage ratio - et NSFR à un an - net stable funding ratio), ont levé le voile sur la canalisation de l’épargne en France dont le trajet ignore pour l’essentiel les banques (lire l'entretien). Une particularité française et italienne : dans ces deux pays, la faiblesse des dépôts crée un déficit de liquidité de 50 %. Conséquence du deleveraging des banques et des ratios de liquidité : le crédit bancaire se raréfie. Quant à l’épargne nouvelle, le marché est épongé par les produits bénéficiant d’un avantage comparatif en fiscalité : le Livret A (à l’effet volume important puisque le plafond a été doublé) centralisé à 65 % en moyenne à la Caisse des dépôts et l’assurance-vie (la moitié du patrimoine financier des Français). « Hors capitalisation des intérêts, les ménages ont réalisé 15,9 milliards d’euros de placements nouveaux - hors titres - en 2012, dont 22,4 milliards sur des actifs bancaires et -6,5 milliards sur l’assurance-vie, explique Alain Tourdjman, directeur des études, veille et prospective de BPCE. Or plus de 48 milliards se sont portés sur le Livret A et le LDD (Livret Développement Durable), ce qui représente une décollecte de 26 milliards sur les autres produits bancaires, dont environ -6 milliards pour les dépôts à vue, -16 milliards pour les livrets bancaires fiscalisés, -6 milliards sur l’épargne-logement et +5 milliards pour les comptes à terme. »

Un deuxième changement majeur attend l’épargne : la baisse du pouvoir d’achat des Français passée et à venir et ses conséquences sur leur capacité à épargner. Notion difficile à appréhender avec précision, le pouvoir d’achat a les honneurs de plusieurs indicateurs de l’Insee (global, par unité de consommation, etc.) qui donnent des signes de baisse seulement par intermittence. D’autres indicateurs plus fins comme le pouvoir d’achat ressenti calculé par le Bipe montrent un net recul depuis 2011. Chômage et pression fiscale accrue limitent la progression du revenu disponible brut (RDB) alors que le poids des dépenses contraintes (remboursements de crédit compris) ne cesse de croître (44,5 % des dépenses totales en 2012). Le repli de l’inflation (prix à la consommation) modère le tableau, mais n’est pas au niveau des pressions déflationnistes qui s’expriment à travers une forte modération salariale et les destructions d’emplois. « Après une baisse du pouvoir d’achat de 1,6 % en 2013, nous tablons sur un recul de 0,4 % l’an prochain. Pour certains ménages, nous en sommes au point où les dépenses contraintes deviennent variables et entrent dans le champ des dépenses arbitrables », observe Julien Salles, senior manager au Bipe. « Si l’on considère le revenu par ménage, le pouvoir d’achat a reculé durant quatre des cinq années écoulées depuis 2008 », indique Alain Tourdjman.

Bas de laine

L’épargne sera-t-elle la variable d’ajustement permettant aux ménages de maintenir leurs dépenses ? Une chose est sûre, le taux d’épargne macroéconomique ne baisse pas franchement et continue de culminer à des sommets autour de 16 % du RDB. Si les choses devaient se maintenir en l’état, la consommation pourrait même perdre son rôle de principal contributeur à la croissance du PIB comme au cours des vingt dernières années. « L’objectif d’épargne n’est-il pas en train de prendre le pas sur la volonté de consommer et ainsi de s’émanciper en partie de la contrainte de revenus ? », se demande Alain Tourdjman. Ces derniers trimestres, le taux d’épargne a progressé en dépit d’un pouvoir d’achat en berne. Cela conforte l’analyse selon laquelle les arbitrages épargne/consommation pour maintenir son train de vie ont lieu lorsque la conjoncture se dégrade peu. Lorsque le contexte est franchement anxiogène comme aujourd’hui, le taux d’épargne a tendance à se maintenir vaille que vaille, ce qui ne signifie pas pour autant que les flux financiers se maintiennent (lire l'encadré).

« Il faut aussi tenir compte de la concentration de l’épargne parmi les ménages, explique Philippe Crevel, secrétaire général du Cercle des épargnants. Les principaux épargnants se trouvent chez les 45-50 ans (cadres), soit à peu près 10 % des ménages qui ont un effort d’épargne bien supérieur à la moyenne (de l'ordre du double). Cela se voit avec le Livret A : 8 % d'entre eux sont au plafond et pèsent 40 % des encours. »

L’assurance-vie touchée

L’impact de la baisse du pouvoir d’achat est bien visible sur les principaux produits d’épargne, Livret A et assurance-vie. « La hausse de la consommation au deuxième trimestre en raison d'une lourde facture énergétique et la baisse du taux de rendement ont pesé sur le Livret A au cours de l’été », constate Philippe Crevel. Pour Cyrille Chartier-Kastler, président du cabinet Facts & Figures, « l’assurance-vie sera aussi une victime collatérale des besoins de trésorerie des Français pour faire face aux hausses d’impôts et des taxes sociales. La baisse du pouvoir d’achat fait partie des quatre nuages qui s’annoncent. Les autres risques sont une nouvelle restructuration de dette souveraine en zone euro, une hausse de l’imposition (les contrats de plus de 500.000 euros ne détenant pas d’unités de compte) ou de la durée de détention de l’assurance-vie et une hausse trop rapide des taux d’intérêt à long terme ».

C’est dans cet environnement flou que le gouvernement doit lancer en fin d’année les contrats Eurocroissance destinés à financer les PME. Pour les assureurs, le blocage du capital sur dix ans devrait être un coup de pouce pour leur permettre d’affronter les exigences en fonds propres de Solvabilité II qui sont toujours en cours de définition. Mais le deuxième pilier, qui concerne l’évaluation des risques en interne, pose la question des PME financées (actions, ou obligations/notations). Dans tous les cas, l’épargnant français tranchera. Or son aversion, comme tout investisseur, pour les produits illiquides est bien connue.

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