L'invité de L'Agefi - James D. Dilworth, chief executive officer (CEO) Europe, Allianz GI (Version intégrale)

Entretien avec James D. Dilworth, CEO Europe, Allianz GI

le 02/05/2013 L'AGEFI Hebdo

Propos recueillis par Marion Leblanc-Wohrer

L'Agefi Hebdo - Que pensez-vous du débat entre la gestion active et passive ?

James D. Dilworth - La vraie question est de savoir si la gestion active produit de la valeur. Je le pense, c’est pourquoi nous continuerons à être des gérants actifs. Les ETF (exchange-traded funds,NDLR) sont utiles pour les investisseurs qui souhaitent une exposition rapide à un marché. Nous les utilisons si nécessaire. Mais nous ne comptons pas devenir producteurs d’ETF. La gestion active produit de l’alpha. Qu’est-ce que l’alpha ? C’est l’application réussie du talent du gérant à battre le marché. Mais les gérants n’ont pas assez de liberté pour produire de l’alpha. De nombreux fonds démarrent avec un benchmark, et le gérant doit faire mieux que celui-ci. Ainsi contraint, le manager ne peut prendre que de petits paris autour de ce benchmark. Bien sûr, les investisseurs ont des obligations, du fait de réglementations comme Solvabilité 2. Mais plutôt que d’en ajouter d’autres, ils devraient confier au gérant leur budget de risque et le laisser prendre le reste des décisions. Dans un environnement de répression financière où les actifs sans risques n’offrent pas de rendement, nous devons prendre des risques sur d’autres classes d’actifs. Le plus grand défi de pour l’industrie de la gestion aujourd’hui est de laisser le talent du gérant s'exprimer.

Que pensez-vous de l’avalanche réglementaire qui s’abat sur l’industrie de la gestion d'actifs ?

La régulation est un peu comme la météo, je regarde quel temps il fait le matin quand je me réveille - dois-je prendre un manteau ou un parapluie ? -, mais je ne peux pas le changer. Nous pouvons essayer de peser sur la réglementation, mais je ne crois pas que nous puissions obtenir de grands changements actuellement. Hélas, car j’ai le sentiment que, au moins depuis 2008, c’est la volonté de punir qui sous-tend les nombreux textes. Les régulateurs et politiciens veulent punir le secteur financier et mettent tout le monde dans le même panier. Ce qui donne lieu à des changements excessifs. J’en comprends les raisons. Par exemple, je saisis le raisonnement à la base de la création de la taxe sur les transactions financières (TTF). Mais les conséquences n’ont pas été comprises. Les perdants seront les petits investisseurs, les petits épargnants qui sont déjà affectés par les taux d’intérêt réels négatifs. La TTF est un vol des épargnants cautionné par l’Etat. Selon une étude menée en Allemagne par un professeur reconnu, la TTF réduira les versements sur les retraites du secteur privé de 2,5 % à 5,5 %. Par conséquent, cette TTF, en apparence si faible à 0,1 %, aura un impact important sans pour autant pénaliser la spéculation. Même si la Commission européenne autorise davantage d’exemptions - par exemple sur les produits de retraite, l’assurance-vie et les plans à prestations définis -, la TTF sera toujours appliquée aux OPCVM dans lesquels les particuliers placent leur épargne en vue de la retraite. Les gérants d’actifs jouent le rôle de courroie de transmission de capital. Nous finançons les sociétés via les actions, et l’économie via les obligations. Si nous achetons moins, les marchés de capitaux seront moins efficients. Or ils ont besoin d’être efficients pour l’économie. Comme les Américains aiment le dire, ce n’est pas à propos de Wall Street, mais aussi de Main Street.

Quid de Fatca* ?

C’est le même raisonnement. Je comprends pourquoi il est si important pour les Etats-Unis de traquer la fraude fiscale. Mais les conséquences n’ont pas été anticipées : les sociétés étrangères doivent mettre en place des dispositifs de plusieurs millions d’euros pour traquer les clients américains, parfois très peu nombreux. Certaines pourraient même en refuser. Il existe déjà des pénalités pour les Américains qui investissent dans des fonds, au Luxembourg par exemple, car ces fonds ne produisent pas de reporting pour le fisc américain. Donc ils n’achètent pas de fonds, et les sociétés de gestion ne les acceptent pas comme clients. Mais nous devons quand même investir dans Fatca, car nous avons des investissements aux Etats-Unis et nous ne pouvons pas être absolument certains de ne compter aucun Américain parmi nos clients. Le risque est trop grand.

En France, certains appellent à un Fatca à l’européenne…

L’évasion fiscale pose un problème mondial, mais ne concerne en fait un nombre très réduit d’individus, que ces systèmes auront beaucoup de mal à identifier de toutes les façons. La grande majorité paie ses impôts et le fera dans l'avenir.Il faut penser la question différemment : pourquoi les individus cherchent-ils à frauder le fisc ? Parce que les systèmes fiscaux sont trop complexes. Prenez l’exemple de la Grande-Bretagne. Dans les années 70, les fuites de capitaux étaient massives car le code des impôts était compliqué, et l’impôt sur le revenu incroyablement élevé. Margaret Thatcher, qu’on l'ait appréciée ou non, a simplifié le code et les capitaux sont rentrés. Au lieu de sanctionner, il faut rendre le système plus équitable.

Le Parlement européen compte introduire dans Ucits V un plafonnement sur les bonus...

Si l’on observe l’effet qu’a produit le plafond des bonus des banquiers, nous pouvons en déduire que cela conduira à une augmentation des salaires de base. En même temps qu’accroître les coûts fixes, cela va créer une dissymétrie néfaste entre les intérêts du gérant et ceux du client, en accroissant la proportion de la rémunération qui n’est pas basée sur la performance de l’investissement. Il y a eu des progrès significatifs dans l’industrie de la gestion d’actifs pour renforcer cette cohérence, grâce à la mesure de performances, aux bonus différés et aux bonus rémunérés en part de fonds. Ce serait retourner en arrière que de mettre en danger cette évolution. L’intérêt des investisseurs est au centre de la réglementation Ucits. Ucits IV a été extrêmement bien pensée, et nous a permis de créer une plate-forme commune en Europe. Malheureusement, ce n’est pas le cas de la proposition sur les bonus contenue dans Uctis V : si elle n’est pas revue, elle pourrait sérieusement endommager l’attractivité internationale de la marque Ucits.

Que devrait-on faire alors ?

Nous aurions dû revenir à une règle comme le Glass Steagal Act, au lieu de multiplier les petites mesures, au mieux inutiles, au pire nuisibles, qui ne font que « micromanager » les problèmes. Les banques commerciales ne devraient pas mettre leur capital en risque. La règle Volcker ne va pas assez loin. Et les projets en Europe, en France et en Allemagne par exemple, ne séparent pas les activités bancaires non plus. Ce sont seulement des demi-mesures.

Quel serait l’impact d’un retour au Glass Steagal Act sur les sociétés de gestion filiales de banques ?

Elles pourraient rester du côté des banques commerciales, mais devraient revoir certains de leurs produits, cesser d’offrir des produits à capital garanti par exemple. Les

sociétés de gestion de portefeuille ne devraient de toute façon pas prendre de risques de marché dans leur bilan. Ce n'est pas notre business. Notre métier, c’est d’aider nos clients à gérer les risques et générer des revenus.

Pour revenir à l’industrie, il y a une tendance à réduire le nombre de produits. Qu’en pensez-vous ? 

 

Pendant des années, le focus était sur le développement de produits. Cela avait du sens à l’époque. Cela n’en a plus : les investisseurs veulent des produits plus simples, multiclasses d’actifs  avec des rendements continus, alors que nous avons des centaines de produits différents avec très peu d’actifs en encours. Ils doivent couvrir le coût de gestion, de reporting, de marketing, pour des très faibles rendements pour les gérants alors que la collecte va vers les fonds phares. Il est temps de faire le ménage de printemps. Cela nous permettra de nous concentrer mieux sur les fonds qui importent. 

Allianz Global Investors a récemment critiqué les banques d’investissement chargées de placer des blocs d'actions dans le cadre de transactions accélérées. Pourquoi ?

Nous sommes inquiets face à la compétition croissante mais presque absurde que nous avons vu apparaître dans certains placements de blocs. Cela ne fait pas progresser la transparence sur les marchés, distrait les dirigeants de leurs priorités dans la gestion de leur entreprise et, dans de nombreux cas, ne va pas dans l’intérêt des brokers ou des autres actionnaires. AllianzGI encourage tout particulièrement une communication claire et ouverte dans ces placements, dont les standards se sont par ailleurs dégradés.

*Foreign Account Tax Compliance Act.

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