Dossier Marchés de l'énergie

Les énergies renouvelables face à une crise de croissance

le 08/09/2011 L'AGEFI Hebdo

Baisse des prix de rachat de la production des centrales et surproduction des fabricants font chuter les valorisations des acteurs.

Puits de pétrole dans le Golfe du Mexique. Photo : Susana Gonzales/Bloomberg

Difficile de le nier… les mois qui viennent de s’écouler n’ont pas été très fastes pour les acteurs du secteur des énergies renouvelables. Les premiers coups de semonce se sont fait sentir il y a un an dans la plupart des pays. En Italie en particulier, qui était devenue le premier marché mondial du solaire en termes d’ajouts de nouvelles capacités (avec 4 gigawatts - GW - en 2010), porté par des tarifs de rachat aux producteurs particulièrement généreux, la révision à la baisse en mai après plusieurs mois de tergiversations a gelé les initiatives, même si elle était attendue. A une conjoncture mondiale peu porteuse se sont ajoutés des facteurs propres à ces entreprises, qui connaissent une crise de croissance. « C’est un secteur très capitalistique, remarque Olivier Ken, analyste spécialisé à la Financière de Champlain. Aussi, il a été affecté par la chute des Bourses, ainsi que par les difficultés des banques, qui ont relancé les inquiétudes sur la capacité de ces entreprises à financer leur développement. De plus, elles sont encore dépendantes des subventions. Les restrictions budgétaires des Etats qui se profilent peuvent être perçues comme négatives. » D'autre part, à long terme, même si l’objectif d’accroître la part des énergies renouvelables dans la consommation d’électricité (au moins 20 % dans l’Union européenne en 2020) et dans certains pays de réduire la part du nucléaire (voire en Allemagne d’en sortir d’ici à 2022) est favorable au secteur, à plus court terme, la baisse des prix de certaines énergies traditionnelles (en particulier du gaz grâce à l’émergence du gaz de schiste) ne pousse pas les distributeurs d’électricité à la substitution. Résultat : « On estime à 40 % les surcapacités dans l’industrie solaire mondiale avec 30 GW installés pour une demande de l’ordre de 18 GW », précise Suzanne Senellart, responsable gestion actions investissements durables de Natixis AM.

Les leaders sont chinois

« Après un bond de 140 % en 2010, les nouvelles capacités installées dans le solaire au niveau mondial ne vont croître que de 10 % à 20 % en 2011 et on peut craindre une faible croissance également en 2012 », constate Xavier Chollet, gérant spécialiste des énergies propres chez Pictet & Cie. Dans ce contexte, les leaders chinois de la fabrication de panneaux solaires (Suntech, PrimaSolar), qui se sont taillé la part du lion ces dernières années sur le marché européen, ont plongé en Bourse de 30 % à 40 % depuis début 2011 (à fin août). Certains européens sont même au bord de la faillite (l’allemand QLELS a annoncé délocaliser la moitié de sa production en Asie), affectés par une guerre des prix qui s’est soldée par un recul de 35 % des prix de ces panneaux cette année. Cependant, « dans ce domaine de la fabrication, quelques acteurs tirent leur épingle du jeu. Ce sont par exemple les producteurs d’une matière première, le polysilicone, car les barrières à l’entrée dans ce métier en termes de compétences chimiques et de capacité financière sont élevées, observe Xavier Chollet. Mais si une entreprise allemande,Wacker, s’en ait fait une spécialité, depuis de nombreuses années, les deux nouveaux leaders mondiaux, GCL et OCI, sont asiatiques. » Et le constat est comparable dans l’éolien. Le plus grand marché mondial est l’Europe, mais déjà très équipé, il est quasiment arrivé à saturation. Une petite quarantaine de GW devrait être installée dans le monde en 2011, soit à peu près autant, voire un peu moins qu’en 2010. En Allemagne et en Italie (qui représentent deux tiers du marché mondial), après les importants investissements publics réalisés, les gouvernements s’interrogent, alors que les emplois locaux se font attendre en Italie, voire disparaissent outre-Rhin. Aux Etats-Unis, le rythme de croissance a nettement ralenti, seuls 5 GW ont été installés en 2010, contre plus de 10 GW les années précédentes, du fait de l’effondrement du prix du gaz naturel, qui a conduit les distributeurs d’électricité à des arbitrages en faveur de ce dernier. C’est ainsi que la Chine est devenue le premier installateur d’éoliennes l’année dernière, avec 18,9 GW. « Les plus grands acteurs sont encore européens (comme le fabricant de turbines danois Vestas, NDLR) ou américains (comme General Electric), mais la croissance va venir des pays émergents et ils devront affronter des acteurs chinois (tel Goldwind ou Sinovel), ce qui compliquera leur tâche », prédit Olivier Ken. Pour Xavier Chollet, « les fournisseurs d’équipements européens, qui ont beaucoup investi, notamment pour se développer en Asie, subissent désormais la concurrence d’entreprises locales qui ont repris en main leur marché, se retrouvant ainsi en situation de surcapacité dans cette région comme dans les autres ».

Mais dans le métier du solaire comme dans l’éolien, tous les acteurs de la chaîne ne sont pas affectés de la même façon. « La chute des prix des panneaux, plus rapide que celle des prix d’achat, a eu pour conséquence de soutenir la rentabilité des développeurs de parcs solaires, qui bénéficient aussi de coûts de financement plus faibles, et leur retour sur investissement est de l’ordre de 10 % à 11 % », indique Olivier Ken. De même, dans l’univers de l’éolien, « si nous sommes quasiment absents du marché des équipementiers, nous continuons à miser sur les exploitants de parcs, qui ont sécurisé la vente de leur production à prix ferme, ainsi que leurs revenus sur une longue période - la génération de 'free cash-flow' des parcs installés est de l'ordre de 15 %, et la valorisation en Bourse des groupes se traite en deçà de la valeur d'actifs installés, et pour certains avec une décote significative », estime Suzanne Senellart. Dans ce domaine, les acteurs reportent une partie de leurs espoirs sur les projets de développement dits offshore (en mer). C’est un véritable relais de croissance, mais les retombées vont se faire attendre. Des appels d’offres seront progressivement lancés : la France s’est fixé un objectif de 6 GW installés d’ici à 2020, contre 20  GW en Allemagne et même 33 GW au Royaume-Uni. « D’ici là, les équipementiers devront poursuivre leurs coûteuses dépenses en recherche et développement, explique Suzanne Senellart. Aussi, il est un peu tôt pour se positionner sur ces valeurs. »

Car dans ces métiers comme dans bien d’autres, le temps des marchés boursiers n’est pas forcément celui des entreprises. C’est ainsi que le sentiment des gérants de fonds de capital-investissement (fonds d’infrastructures ou de capital-développement notamment) se montrent plus optimistes. « A travers un fonds d’infrastructures, nous investissons d’abord dans une perspective de rendement, afin de dégager des revenus réguliers, plutôt que dans une perspective de plus-value », atteste Joost Bergsma, directeur général de BNP Paribas Clean Energy Partners. « Le financement de la construction de capacités de production nécessite d’avoir un horizon moyen-long terme, ajoute Serge Savasta, responsable de l’activité énergie renouvelable de Crédit Agricole Private Equity. Or dans le cadre du paquet énergie-climat de l’Union européenne, la France s’est engagée sur une part de 23 % d’énergie renouvelable dans sa consommation d’électricité d’ici à 2020. Cela se concrétisera par l’installation de 25 GW en éolien et 5,4 en solaire. »

Les fonds d'infrastructures très actifs

Dans ce contexte, les fonds d’investissement ont un rôle moteur à jouer. « De petites sociétés prennent en charge la recherche d’un terrain adapté, l’évaluation du potentiel en termes d’ensoleillement ou de vent, l’obtention des autorisations administratives, les démarches en vue de la connexion au réseau, puis dans la phase d’investissement, de construction de l’infrastructure, elles font appel à notre capacité de financement », détaille Joost Bergsma, qui se félicite d’observer une certaine baisse des valorisations à l’acquisition, dans un contexte de rendements stables, du fait du recul simultané des prix de revente de l’électricité, mais aussi des coûts d’installation. Une tendance plus récente est le recours à ce type de schéma de la part de plus grandes sociétés. Ofi InfraVia vient ainsi d’acquérir en co-investissement une quinzaine de centrales photovoltaïques auprès d’EDF Energies Nouvelles. « Désormais, certains groupes industriels, qui disposent pourtant de bilans importants, apprécient de ne pas avoir à assumer dans leurs comptes le financement de ces infrastructures, en faisant appel à des investisseurs de long terme spécialisés, afin de se concentrer sur leur capacité à développer ces projets, puis à les exploiter », relève Vincent Levita, président d’Ofi InfraVia.

Des transactions dans ce secteur ont été réalisées à des prix très surévalués, en particulier du fait de la volonté de groupes industriels de prendre des parts de marché. Mais « les flux de trésorerie et les coûts de parcs éoliens et de centrales solaires sont connus et permettent d’investir avec prudence, en connaissant précisément la prime que l’on paie », assure Serge Savasta. Il anticipe d’ailleurs des opportunités y compris dans la fabrication de panneaux solaires, car « des ruptures technologiques sont attendues dans ce domaine et ceux qui sont aujourd’hui en phase de recherche peuvent être les champions de demain ».

Il reste que le futur cadre réglementaire crée des incertitudes. « Les prix d’acquisition des prochaines centrales devront s’ajuster aux nouvelles conditions, car en France, les développeurs de projets devront répondre à des appels d’offres, un système qui succédera à celui des grilles tarifaires qui offraient une bonne visibilité », anticipe Vincent Levita.

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