Eaux dangereuses

le 06/06/2013 L'AGEFI Hebdo

On prête à un ancien président de la Bundesbank, Karl Otto Pöhl, la paternité de la fameuse formule sur l’inflation, « une pâte dentifrice qu’il est plus facile de faire sortir du tube que de l’y faire rentrer ». Le malheur est qu’on pourrait bien en dire autant de la déflation, un mal que la crise de surendettement, que le monde développé tente de purger depuis 2007, porte dans ses flancs comme la nuée l’orage (lire L’Evénement). Très conscientes du danger, largement illustré par le cas japonais, les principales banques centrales mondiales ont toutes pratiqué des politiques monétaires ultra-accommodantes pour conjurer la menace et favoriser la reprise économique. Elles sont même allées jusqu’à impulser diverses mesures non orthodoxes, les mieux adaptées à leur cas particulier, dont la nature exceptionnelle impliquait dès l’origine de n’y pas recourir indéfiniment. Si le pire a pu être évité partout, les limites, voire les dangers, de cet état d’urgence monétaire mondial apparaissent clairement. La réalité, c’est un monde aujourd’hui emporté vers la déflation tandis que se multiplient les bulles d’actifs promises à grossir de plus en plus vite à mesure que cet état se prolonge.

Aux Etats-Unis, Ben Bernanke a dû admettre la semaine dernière que l’écrasement des primes de risques qui résulte de la troisième phase de sa politique de « quantitative easing » était réel, tout en assurant qu’il fallait la maintenir tant que la reprise et l’emploi n’auraient pas fait assez de progrès. En Europe, la BCE doit constater que ses interventions en faveur des banques ne suffisent pas à assurer une transmission satisfaisante de sa politique monétaire à tous les pays-membres de la zone euro. Quant au Japon, la reflation massive décidée par le nouveau Premier ministre Shinzo Abe a provoqué une tension sur les taux longs, assez inquiétante pour lui imposer à l’avenir plus de retenue qu’il ne souhaiterait.

Les investisseurs sont très conscients que dans un contexte conjoncturel aussi morne, la période de reprise générale des marchés soutenue par les banques centrales touche à son terme et qu’ils sont de nouveau entrés dans des eaux dangereuses. Leur nervosité récente en témoigne. Il a suffi que le discours de Ben Bernanke sur « QE3 » change très légèrement, non pas sur le fond mais dans sa tonalité, pour que les marchés les plus « soufflés » consolident fortement et que la volatilité revienne. La nécessité du retour à une normalité monétaire grandit, pour contenir de nouvelles bulles explosives, assurer une rémunération raisonnable des investissements les plus risqués et finalement assainir le financement de l’économie. L’industrie financière s’y prépare. Aux banques centrales, et d’abord sans doute à la Réserve fédérale, de trouver le bon discours qui permette aux marchés d’anticiper le calendrier de sortie. Car l’accoutumance est si forte que l'hypothèse de panique est très plausible.

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