L'analyse de... Jean-Paul Betbèze, chef économiste de Crédit Agricole SA

Le DSKisme est-il un euFMIsme ?

le 03/03/2011 L'AGEFI Hebdo

Tous les Grecs vous le diront : un euphémisme est une façon de bien (eu) dire (phémisme), d’adoucir la vérité, au risque de la travestir. L’intention, le plus souvent, est louable. Il s’agit d’éviter des réactions trop fortement négatives, des peurs, des rejets, des blocages, voire des oppositions et des révoltes chez son interlocuteur.

Pour notre cher pays, si intelligent, la question du déficit budgétaire et de la dette publique est en train de gagner les esprits. C’est assez normal, étant en déficit depuis plus de trente ans. Mais elle gagne, on le comprend bien, en douceur. S’agit-il de continuer ainsi ?

Il est vrai que nous avons tout fait pour éviter un dur rappel à l’ordre. Au début, du temps de Valéry Giscard d’Estaing, le déficit était faible et on parlait plutôt de « choc pétrolier ». C’était, on le sait maintenant, le début d’un monde nouveau, ce nouveau monde qui commençait à faire payer plus cher à l’ancien ses richesses pétrolières et minières. Chaque fois, on a ainsi tenté d’« euphémiser » la facture : il s’agissait de trouver des idées, puisqu’on n’avait pas de pétrole ! Ce qui voulait bien dire, symétriquement, que ceux qui avaient du pétrole n’avaient pas d’idées (ou, plus charitablement, n’avaient pas besoin d’en avoir). Il aurait plutôt fallu nous demander d’avoir de la suite dans nos idées, autrement dit de la stratégie (autre vieux mot grec qui vient de stratégos, général).

L’entrée dans l’euro nous a donné dix ans de répit supplémentaires. Après le psychodrame des critères de Maastricht, en réalité assez ajustés pour faire entrer tout le monde, on l’a bien vu, nous avons bénéficié des taux longs allemands, de la faiblesse de l’euro, le tout dans cette grande phase de bonheur mondial qu’a été la « grande modération » de l’inflation et des taux, courts et longs. La montée des déficits et des dettes s’est alors faite sans problème, le « déficit sans pleur » dont parlait Jacques Rueff à propos des Etats-Unis devenant aussi le nôtre.

Mais ce qui devait arriver est arrivé. Avec la crise de 2007, immédiate conséquence de la fin de la « grande modération » et du retour des vraies primes de risque, la poursuite des déficits publics devient impossible. La croissance n’est plus assez forte dans les pays développés : les Etats-Unis inquiètent, et en Europe les écarts de conduite par rapport à Maastricht ne peuvent plus être passés sous silence.

C’est alors que de nouveaux arrangements sont trouvés, en partie grâce à la Banque centrale européenne (BCE), en partie grâce aux efforts des « autres pays de la zone euro » -pour ne pas dire de l’Allemagne, qui anime le club des pays créanciers et lui donne sa légitimité -, en partie enfin grâce à des réductions de salaires dans le public et dans le privé dans les pays les plus atteints. Mais tout cela permet seulement de gagner du temps, en France notamment, où les réductions des dépenses publiques n’ont pas lieu.

C’est ainsi que s’approche d’ici la double figure de DSK, socialiste et FMIste, rigoureux et débonnaire, excellent économiste bien sûr, mais qui connaît aussi la vie. Avec lui, les Français se mettent à rêver d’un nouvel état de grâce : les syndicats accepteraient quelques aménagements, c’est le côté socialiste, et les marchés financiers accorderaient des délais pour s’ajuster, c’est le côté FMI (Fonds monétaire international). 2012 pourrait ainsi ouvrir à une période de corrections faites surtout par les autres, Grecs, Espagnols et Italiens, avec chez eux moins de déficit et des salaires plus bas. Alors, la croissance repartirait partout et nous bénéficierait ensuite, nous aidant à réduire nos problèmes internes. C’est la légère perte du poids ici par la diète drastique des autres, en profitant du répit apporté par le nouveau leader. C’est le nouvel état de grâce, social et financier.

Mais cette démarche a un point faible : nous profiterions ici de l’ajustement qui se produit ailleurs. Pourquoi et comment si nous ne faisons pas d’efforts nous-mêmes ? Espagne, Italie, Portugal retrouveraient leur compétitivité, restructureraient leur appareil productif, vendraient des bijoux de famille, réduiraient leurs dépenses publiques… et nous, nous vivrions mieux ? Nous nous trompons si nous pensons gagner deux ans en demandant des efforts à nos voisins pour faire de la politique ici. La politique, cet art de la cité, la polis des Grecs, doit aider nos changements, non les différer. Il ne s’agit pas de bien parler, mais de bien faire. Tous et ensemble, maintenant et avec tous les futurs présidents.

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