L'analyse de... Vivien Levy-Garboua, senior advisor, direction générale de BNP Paribas

Diafoirus et le « poumon » des banques

le 06/10/2011 L'AGEFI Hebdo

Ce que le poumon était au Malade imaginaire, les fonds propres le sont aujourd’hui aux banques. Tout problème qui les touche appelle inévitablement une réponse entonnée en chœur par les Diafoirus de la finance : des fonds propres, des fonds propres, des fonds propres ! C’est, face à la crise de la dette souveraine, le remède préconisé en particulier par le Fonds monétaire international (FMI). Cette recommandation est malvenue pour au moins trois raisons.

1) Le raisonnement est le suivant : si, sur la base des primes de risque implicites dans les CDS (credit default swaps), on valorise les créances souveraines détenues par les banques européennes, la « perte de valeur » correspondante doit être compensée par des fonds propres supplémentaires. On croit rêver : l’enseignement fondamental de cette crise financière est que cette valorisation au prix de marché est « procyclique », c’est-à-dire qu’elle suscite les bulles quand les prix montent et précipite le krach quand les prix baissent, et que la réglementation, la comptabilité, la surveillance des risques de propagation et de contagion doivent faire en sorte que les enchaînements observés en 2008 ne puissent plus emprunter ce chemin. Or voilà que chacun entonne le vieil air qu’il connaît, sans tenir compte des leçons d’un passé pourtant très récent et sans se soucier de ce que les banques désignées à la vindicte du marché des capitaux auraient bien du mal à le solliciter, et plus encore à se tourner vers leur gouvernement, devenu impécunieux.

2) Contrairement à ce qu’on lit parfois, la situation des banques européennes n’a rien à voir avec celle de leurs homologues américaines au moment de la crise des crédits subprime de 2007-2008 : leurs « mauvaises créances » sont des obligations d’Etats européens, c’est-à-dire un produit très simple, sans aucune opacité ni complexité financière comparable aux CDO (collateralized debt obligations) et autres CDO au carré, sans conduits ni SIV (special investment vehicles), ni un quelconque shadow banking mystérieux, tapi dans l’ombre. Ont-elles fait une mauvaise analyse de risque ? Je ne le crois pas : dans Bâle I, la réglementation prudentielle estimait que le risque des Etats de l’OCDE* était nul et justifiait que l’on ne prévoie pas de fonds propres en face de telles expositions ; Bâle II considère que seule la notation du pays détermine le besoin en fonds propres et par conséquent le risque pris ; dans Bâle III, non seulement on n’a pas modifié cette règle, mais on oblige les banques à détenir de telles obligations, si elles veulent avoir accès au refinancement de la Banque centrale européenne et, demain, si elles veulent satisfaire les contraintes de liquidité (les titres d’Etat étant des « actifs liquides de haute qualité », selon la formule de la Banque des règlements internationaux). Ce qui vaut pour les banques s’applique aux compagnies d’assurances, qui, dans le cadre de la réglementation Solvabilité II, devront satisfaire des contraintes de même type. Il est paradoxal de « punir » les banques créancières pour un comportement que les autorités monétaires encouragent avec constance.

3) La vérité, c’est que chaque pays doit mettre de l’ordre dans ses finances publiques, et convaincre le marché qu’il est décidé à rompre avec dix, vingt, voire trente années de négligence budgétaire, et qu’il ne se contentera pas d’un replâtrage minimal, en espérant s’en tirer, une fois encore, à bon compte. Mais l’appel au renforcement des fonds propres, venant d’un FMI garant de l’intégrité du système financier international, revient à faire fi des efforts engagés partout en Europe et à valider l’anticipation d’un défaut partiel ou total sur la dette de plusieurs pays de la zone euro. Or dans un scénario d’effondrement de l’euro, l’existence de fonds propres, aussi substantiels soient-ils, n’offrirait aucune protection. Le problème n’épargnerait personne : pas plus les Allemands que les Français ou même les Américains…

Il y a, de surcroît, une faille dans la conception de l’euro, bénigne quand tout va bien, mais qui s’est révélée insupportable dans la période de stress actuelle. Ont été mises au grand jour les gouvernances approximatives et les incohérences de la solidarité européenne. Il va bien falloir y remédier, élaborer un projet cohérent et complet, qui ne se réduise pas à des esquisses de solution (un jour les eurobonds, un autre l’extension des possibilités du Fonds européen de stabilité financière (FESF), un troisième un ministre des Finances européen ou un contrôle ex ante des budgets nationaux par une instance européenne, etc.). Le problème, c’est que le temps économique - et, malheureusement, le temps politique - est plus lent que le temps des marchés, que les investisseurs prennent vite peur, et que la peur conduit à un mécanisme autoréalisateur bien plus redoutable que le soi-disant manque de fonds propres des banques. 

*Organisation de coopération et de développement économiques 

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