Les devises des pays émergents sanctionnées

le 05/09/2013 L'AGEFI Hebdo

Le Brésil, l’Inde, l’Indonésie et la Turquie échouent à endiguer les sorties de capitaux liées à l’anticipation du resserrement monétaire américain.

Production du real à Rio de Janeiro. Dado Galdieri/Bloomberg

Les économies émergentes - dont la dette d’Etat et d’entreprise, les devises et même les actions ont été plébiscitées par des investisseurs prêts à prendre des risques pourvu qu’ils délivrent du rendement et de la performance - souffrent aujourd’hui de sorties de capitaux brutales et massives. « Les investisseurs américains sortent des marchés émergents jugés trop chers. Anticipant une nouvelle donne concernant les taux depuis que la Réserve fédérale (Fed) a annoncé le 29 mai dernier qu’elle allait réduire les montants de ses achats obligataires, ils rééquilibrent leurs portefeuilles », expose Manolis Davradakis, économiste marchés émergents chez Axa IM. Pour amortir le choc, les banques centrales de ces pays multiplient les interventions sur les taux d’intérêt et les marchés des changes, mais sans grand effet.

Les économies les plus affectées par cette vague de retraits de capitaux - notamment celles de l’Inde, de l’Indonésie, du Brésil ou de la Turquie - « sont celles qui affichent des balances des paiements détériorées, le principal critère d’investissement des spécialistes des changes », observe James Kwok, responsable de la gestion des changes chez Amundi. Le Brésil et la Turquie sont d’autant plus ciblés qu’ils ont « été le théâtre de mouvements sociaux en juin dernier, jetant la lumière sur la fragilité de leurs perspectives d’activité », rappelle l’économiste d’Axa IM (lire l'entretien). Comble de malchance, les sorties de capitaux affectent en premier lieu les pays qui ont le plus besoin d’investissements étrangers afin de financer leur développement et de combler le fossé entre leur facture d’importations et la valeur inférieure de leurs exportations.

Ces sorties de capitaux mettent-elles en péril leur solvabilité ? Pas encore, selon la plupart des experts. James Kwok calcule que les réserves de change du Brésil lui permettent de financer son déficit des paiements courants pendant deux ans, et celles de l’Inde de financer sa balance courante pendant un an et demi. Manolis Davradakis considère que les réserves de l’Inde correspondent aujourd’hui à 6 mois d’importations, à comparer à 6,2 mois en mai. Celles de l’Indonésie représentent 5,9 mois d’importations, à comparer à 6,6 mois en mai ; et celles de la Turquie 6,7 mois d’importations à comparer à 7,1 mois en mai. « La situation se dégrade, certes, mais il est peu probable que cette donne se prolonge indéfiniment », relativise l’expert d’Axa IM. « Un appel au Fonds monétaire international n'est pas à l'ordre du jour et nous ne sommes pas non plus dans le même contexte qu’en 1997 », assure Manolis Davradakis. La dette extérieure en dollars des pays qui subissent aujourd'hui des sorties de capitaux est faible, leur système bancaire est plus sain, leurs réserves de changes sont plus élevées et leurs banques centrales sont matures.

Mesures d’appoint

Il n'en demeure pas moins qu'en provoquant une chute des devises, les ventes des actifs de la part des investisseurs non résidents mettent à mal le contrôle de l’inflation. La hausse des prix en Inde tourne autour de 9,6 %, au Brésil de 6 %, en Turquie de 8,8 % et en Indonésie de 8,6 %. Par conséquent, la demande intérieure va souffrir et les perspectives de croissance de ces économies déjà fragiles sont révisées.

« Seules des mesures d'appoint destinées à la relance sont proposées à l'heure actuelle, remarque James Kwok. Le calendrier électoral de ces pays est peu porteur à la mise en place de réformes structurelles nécessaires. » Les membres du Parlement indien doivent être réélus le 31 mai prochain, tandis que des élections présidentielles devraient se tenir en juillet en Indonésie, en août en Turquie et en octobre au Brésil.

Peut-on anticiper l'effet « courbe en J », marqué tout d'abord par une période où l'effet prix domine (les prix à l'importation augmentent en raison de la dépréciation de la devise, provoquant une augmentation du déficit courant), suivie d'un temps où le volume des exportations s'accroît et celui des importations diminue (réduisant puis éventuellement annulant le déficit courant) ? « A l'exception de la Turquie, éventuellement, l'effet 'courbe en J' ne peut être que théorique. Le manque d'offres, les subventions internes et la corruption empêchent la mise en place de ce mécanisme », argumente l'expert d'Amundi.

Pour espérer un retour à meilleure fortune, il ne reste plus qu'à attendre que les investisseurs américains achèvent le rééquilibrage de leurs portefeuilles, que la Banque du Japon, qui a prévu des injections massives de liquidités, prenne le relais de la Fed, et que l'activité économique en Chine se consolide.

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