Dette émergente, une nouvelle cartographie se dessine

le 28/11/2013 L'AGEFI Hebdo

La volatilité revient. Les pays émergents apprennent à ne plus compter sur les importations de la Chine, dont le modèle de développement est en mutation.

Les fonds de dette émergente continuent de subir des sorties de capitaux, selon les données collectées par J.P. Morgan. Mi-novembre, les flux entrants dont ils bénéficient ne sont que de 12,7 milliards de dollars, à comparer à 47 milliards en mai dernier, juste avant que deux grandes banques centrales, la Réserve fédérale (Fed) et la PBoC (Banque populaire de Chine), n’avertissent les marchés de la fin d’une époque, celle des injections de liquidités sans compter.

L’hémorragie qui affecte la dette émergente depuis près de six mois est-elle bientôt terminée ? Aucune réponse consensuelle n’émerge. Certains gestionnaires estiment qu’il est l’heure de se repositionner sur la classe d’actifs. D’autres, plus prudents, tel Steve Ellis, gérant de dette émergente chez Fidelity Worlwide Investment, jugent que « globalement, la prise de risque n’est pas encore assez bien rémunérée ». Seule certitude, la stratégie des gérants spécialistes des marchés émergents doit s’adapter à une nouvelle donne.

Une autre grille d’analyse

En expliquant au printemps qu’elle s’apprêtait à réduire ses injections de liquidités, « la Fed a prévenu qu’elle ne subventionnait plus la volatilité, contrairement à ce qu’elle faisait depuis 2009 », analyse Sergio Trigo Paz, responsable de la gestion dette émergente chez BlackRock. Dès lors, adopter une tactique de gestion basée sur une simple vision directionnelle des tendances de marchés « ne fonctionne plus. Il est nécessaire, désormais, d’investir en fonction d’une analyse approfondie des fondamentaux par pays », expose Sergio Trigo Paz. Un autre élément doit être pris en compte, la transformation de l’économie chinoise. Elle s’est accélérée début 2013 et « durera de cinq à dix ans, rythmée de périodes de six mois de transition puis de pause », selon le responsable de BlackRock. Conséquence, les pays émergents qui ont profité jusqu’à 2012 des importations chinoises, en particulier de matières premières, devront trouver un autre moteur, ou réformer à leur tour leur modèle économique. A l’avenir, « la Chine importera surtout des biens de consommation venant des Etats-Unis ou d’Allemagne, mais pas forcément des pays émergents », prédit Sergio Trigo Paz. La cartographie des pays émergents les plus dynamiques est en train de se redessiner.

Ce phénomène, couplé à celui « d’un transfert aux pays émergents de la bulle du crédit qui a affecté les pays développés avant 2008 », commence à s’observer dans les perspectives de notation de crédit orientées à la baisse, remarque Steve Ellis. La croissance annuelle du crédit bancaire a considérablement augmenté dans nombre de pays entre 2010 et 2012 (en Thaïlande, en Malaisie, en Indonésie, au Mexique, au Chili) avant de ralentir en 2013, selon Schroders. Le gestionnaire d’actifs, qui calcule sa propre évaluation du risque-pays, observe aussi que « la notation moyenne du risque pays émergents se détériore ».

Une partie de ces informations est déjà prise en compte dans les valorisations. Aussi, certaines dettes souveraines émergentes trouvent-elles à nouveau des acheteurs. « Nous surpondérons le Mexique et le Brésil », révèle Max Wolman, gérant de dette émergente d’Aberdeen Asset Management.« La dette brésilienne, qu’elle soit libellée en dollar ou en monnaie locale, offre les taux réels nominaux les plus élevés. La suppression en juin de la taxe IOF (de 6 %) sur les opérations sur les titres à revenu fixe a incité les investisseurs à accroître leurs positions. Même si des craintes concernant la détérioration de la situation budgétaire du pays et la dégradation de sa notation subsistent », précise Max Wolman.

«Investir dans des obligations émergentes libellées en dollar peut être intéressant pour le portage », ajoute Sergio Trigo Paz. Selon lui, le billet vert est susceptible de s’apprécier dans la perspective d'une reprise économique aux Etats-Unis combinée au ralentissement des achats d'actifs par la Fed (tapering). Ensuite, les spreads de la dette émergente à 10 ans dépassent le taux sans risque américain de 300 points de base, à comparer à 320 points de base pour la dette d’entreprise à haut rendement américaine, ou à 100 points de base pour la dette notée investment grade.

Une reprise franche des investissements dans les fonds de dette émergente n’est toutefois pas imminente. Elle est conditionnée par « la concrétisation du 'tapering', par le lancement de réformes à la suite d’élections en 2014 dans nombre de pays émergents, et à l’amélioration visible de leurs fondamentaux », résume Steve Ellis. Aujourd’hui, les flux entrants proviennent « des investisseurs institutionnels dotés d’un horizon d’investissement à long terme », conclut Max Wolman. 

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