L'analyse de... Florence Legros, professeur à l'Université Paris Dauphine

Désindexation des pensions, un effet puissant à long terme

le 14/03/2013 L'AGEFI Hebdo

La nouvelle commission chargée de proposer des pistes de réformes des retraites a été installée le 27 février dernier. Elle est présidée par Yannick Moreau, ancienne présidente du Conseil d’orientation des retraites (COR). Le défi est d’ampleur. Le dernier rapport du COR aboutit à des déficits annuels de 21,3 milliards d’euros en 2020 dans l’hypothèse où le taux de chômage serait de 4,5 % en 2030 (avec une décroissance progressive d’ici là, menant le taux à 7,3 en 2020) et de 22,5 milliards, toujours en 2020, dans l’hypothèse d’un taux de chômage à 7 % en 2030 (7,8 % en 2020). En 2060, terme des prévisions, le système de retraite présenterait un excédent de 4 milliards d’euros avec l’hypothèse de chômage la plus optimiste et un déficit de 62,3 milliards d’euros dans l’hypothèse « pessimiste » à 7 %. A des horizons plus rapprochés (2040), les soldes s’établissent respectivement à -17,1 et -50,7 milliards d’euros par an.

Quels sont les facteurs qui expliquent ces différences ? A l’horizon 2020, celles-ci sont peu importantes et pour plusieurs raisons :

- Le chômage n’a pas atteint son point bas dans les deux scénarios, donc les transferts en provenance de l’assurance chômage qui résulteraient de la baisse du taux de chômage sont encore faibles et comparables.

- La réforme de 2010-2011 qui voit les âges de la retraite passer respectivement à 62 ans (en cas de début d’activité à un âge « normal ») ou à 67 ans (âge du taux plein automatique) arrive juste à maturité (en 2018, pour être précis). Le système a donc fait en 2020 le « plein » de cette réforme. Le déficit ne peut qu’augmenter ensuite si ni l’âge de la retraite ni la durée d’activité minimale ne sont augmentés.

En revanche, à plus long terme, l’écart se creuse entre les deux scénarios pour deux raisons :

- L’écart important de taux de chômage induit des transferts en provenance de l’assurance chômage différents.

- Les différences de taux de croissance macroéconomique sous-jacents aux deux scénarios induisent différentes évolutions du pouvoir d’achat des retraités par rapport aux actifs. Puisque les pensions ne sont plus indexées sur les salaires mais sur l’inflation, dans le cas - normal en cas de croissance économique même faible - où les salaires augmentent plus vite que l’inflation, la croissance économique « appauvrit » les retraités relativement aux actifs. A titre illustratif, un pensionné perd 70 % de son pouvoir d’achat par rapport à un actif en 30 années avec un taux de croissance de 1,8 % (correspondant à l’hypothèse du COR à 4,5 % de chômage) ou en 40 ans avec une croissance de 1,3 % (hypothèse à 7 %). En 40 ans, avec un taux de croissance à 1,8 %, le pouvoir d’achat d’un pensionné est divisé par deux.

Si l’on revient à la commission récemment mise en place, il est annoncé qu’elle réfléchira autour de trois pistes : la hausse des cotisations, l’augmentation de l’âge de la retraite ou de la durée d’activité (moins sensible mais revenant approximativement au même), l’indexation des pensions selon un indice inférieur à l’inflation. En revanche, les commentaires n’ont fait aucune allusion à une mesure dont on parlait depuis 2010 : le passage à un régime unique par points, dont l’avantage serait de remettre à plat un régime de retraite complexe, souvent injuste et où les carrières longues sont peu encouragées.

Si la hausse des cotisations, qui pèse sur le coût du travail, donc sur la compétitivité, ainsi que l’allongement de la durée d’activité qui ne porte ses fruits qu’en cas d’augmentation du taux d’activité des seniors, ont été déjà commentés, la désindexation des pensions mérite qu’on s’y attarde.

Comme on l’a dit, la désindexation par rapport aux salaires améliore l’équilibre du système de retraite en « appauvrissant » « relativement » les retraités ; la désindexation par rapport à l’inflation l’améliore également en les appauvrissant « réellement ». Il s’agit d’une mesure dont l’impact pourrait être important à long terme, notamment pour les retraités en fin de vie qui « consomment » des soins de santé, dont le prix est indexé sur les salaires. Il serait important également pour les retraités disposant de retraites faibles et pour lesquels une perte de pouvoir d’achat de plus de 50 % aurait des effets massifs. Il s’agit également de la mesure qui - comme l’augmentation de la fiscalité reposant sur les retraités - serait la plus indolore pour le gouvernement en place, au rebours de son opposition qui peut traditionnellement compter sur les voix des seniors.

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