L'analyse de... Jean-Paul Betbèze, chef économiste de Crédit Agricole SA

Désendetter sans exploser, s'organiser et parler de l'euro

le 07/06/2012 L'AGEFI Hebdo

Chaque jour qui passe en zone euro amène son lot d’interrogations et de tensions. Le plus souvent, c’est la Grèce qui est en tête. Puis vient l’Espagne, où les indignados reprennent du service, avec des questions sur les banques. Puis c’est l’Italie, où les élections municipales montrent une montée de la gauche extrême, et des questions sur la politique suivie… Puis c’est la France, où le choix économique n’est pas encore très clair sur la voie à suivre, avec une combinaison à trouver entre « croissance » et « assainissement budgétaire ». Cette liste n’est pas close, avec l’Irlande qui prépare un référendum qui peut mal se passer, le Portugal, les Pays-Bas... Partout, les tensions sont si fortes qu’elles peuvent mettre en cause l’intégrité même de la zone euro. Focalisant les haines, c’est le mot le plus juste, l’Allemagne a fort à faire. Elle se place en responsable de la rigueur, mais c’est elle qui prend le plus de risques financiers - ce qu’on oublie. Elle peut certes infléchir son discours et marginalement le contenu de sa stratégie politique, mais au-delà, c’est bien de la construction européenne qu’il s’agit, pas du poids de tel ou tel pays.

Pourquoi donc la stratégie de la zone euro est-elle si compliquée à mettre en œuvre ? La première raison est technique. Les politiques de désendettement ne peuvent être orientées dans un seul sens. Il ne s’agit pas seulement de réduire les déficits publics, la fameuse austérité. Il s’agit de combiner cette politique avec d’autres soutiens à la croissance privée. Assainissement public et modernisation privée sont, en effet, toujours liés - autrement, c’est la dépression. Encore faut-il en préciser le contenu du programme. L’assainissement public ne consiste pas à réduire mécaniquement le ratio déficit sur PIB, car la croissance est en train de baisser partout. Avec une telle cible, on réduit encore la dépense publique, ce qui précipite le ralentissement économique, et ainsi de suite. En matière d’assainissement public, il faut une stratégie alliant un sentier de croissance et des économies budgétaires en valeur absolue. Par exemple, pour la France l’an prochain, avec une hypothèse de croissance à 1,2 %, c’est 15 milliards d’économies à trouver.

La deuxième raison est politique. Ainsi, pour la modernisation privée, il s’agit de flexibiliser le marché du travail et de rendre plus compétitif celui des biens. Mais ces politiques prennent du temps et sont toujours d’une acceptation sociale… compliquée. Il vaut donc mieux avancer sur le terrain le plus propice, celui des PME. Ce sont elles qui ont le plus besoin de souplesse, autrement dit de dialogue social. Ce sont elles qui ont besoin de restaurer leur rentabilité, de recherche et d’innovation adaptées, de liens plus efficaces avec les programmes nationaux et européens. Ainsi, la double politique assainissement public/modernisation privée devient, en termes pratiques, un montant d’économies budgétaires à faire par année plus un programme de soutien spécifique aux PME. Et il faut aller plus loin.

La troisième difficulté vient en effet de la combinaison de ce que fait chacun. Comme tous les pays se lancent ensemble dans une même voie, l’addition de programmes nationaux d’économies a un effet plus négatif encore à court terme sur la croissance. En même temps, comme chacun trouve les mêmes solutions de flexibilité, l’effet positif d’ensemble se réduit, tandis que monte l’indignation. C’est donc là qu’il faut des politiques européennes sur les modernisations publiques et le soutien aux PME. C’est au niveau de la zone euro qu’on doit intégrer les politiques de recherche, de simplification de création d’entreprise et de suivi comptable, de brevets, de réduction des délais de paiement, de fiscalité plus homogène... C’est dans ce cadre aussi que doit être pensée la politique de financement, analysés les effets pervers de Bâle III en matière de crédit bancaire et de Solvabilité II en matière de détention de titres par des compagnies d’assurances. C’est à ce moment-là que la banque centrale européenne (BCE) prend trop son vrai rôle, pour permettre le financement des PME. Mais ce n’est pas tout.

La quatrième difficulté est notre silence sur l’euro. Car à côté du canal du crédit à soutenir (BCE), du canal de la compétitivité de la recherche à renforcer (pays et zone euro), doit naître « le canal du change ». La zone euro ne dit rien de son taux de change. Or tout le monde voit la pression américaine à la baisse du dollar contre la monnaie chinoise et personne ne peut comprendre que, dans une telle situation, la zone la plus faible de toutes, la nôtre, accepte un taux qui reste si fort. Parler de l’euro, c’est donc compléter notre stratégie. Pour la faire réussir.

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