Les dépenses publiques, moteur des pays du Golfe

le 16/02/2012 L'AGEFI Hebdo

Les montants investis par les économies du Gulf Cooperation Council, qui cherchent à développer leur secteur privé, sont prodigieux.

Vue de Doha au Qatar. Photo: REA

Les pays du Golfe voient grand. Leur vitalité et leur ambition tranchent avec la frilosité et la perte de confiance qui sévissent dans les pays occidentaux. Pas un jour ne se passe sans qu’un projet d’investissement destiné à valoriser la région soit annoncé. Vus de l’Europe qui est focalisée sur sa crise d’endettement et de croissance, les financements en jeu dans ces contrées du Moyen-Orient paraissent prodigieux.

La tenue du Power-Gen Middle East 2012, au tout neuf Qatar National Convention Centre, s’est inscrite dans ce climat rayonnant. S’exprimant lors de l’ouverture de la dixième édition du salon, le ministre de l’Energie et de l’Industrie du Qatar, H.E. Dr. Mohamed Saleh Al-Sada, a indiqué que les Etats du Gulf Cooperation Council (GCC) investiraient 100 milliards de dollars d’ici à 2017 dans le développement d’infrastructures et l’exploration de nouvelles techniques, afin d’assurer l’approvisionnement ininterrompu d’eau potable aux populations. La fourniture d’énergie a aussi été à l’honneur. Rappelant que la consommation d’électricité avait doublé depuis 1980, le ministre a estimé qu’elle pourrait à nouveau être multipliée par deux avant 2030. « Sa croissance pourrait être encore plus forte dans des pays comme le Qatar », a précisé H.E. Dr. Mohamed Saleh Al-Sada.

Ce territoire connaît un développement très rapide. En seulement six ans, de 2006 à 2011, le PIB nominal du Qatar a été multiplié par 2,5.

En dépit du ralentissement de la croissance mondiale et des tensions politiques aux alentours, l’activité du pays, où le revenu annuel par tête tourne autour de 100.000 dollars, continue de progresser à un rythme soutenu. Quelques à-coups ne sont cependant pas exclus. Selon le Fonds monétaire international (FMI), après 17 % en 2010, puis 19 % en 2011, la progression réelle du PIB ne devrait atteindre « que » 6 % cette année. Le freinage anticipé de la montée en puissance de l’économie s’explique en grande partie par le ralentissement attendu de la hausse des revenus provenant des hydrocarbures : en 2012, la production de LNG (« liquefied natural gas » ou gaz naturel liquéfié) ne progressera pas. Elle restera constante en raison du moratoire sur le lancement de nouveaux projets d’exploration, auto-imposé jusqu’en 2015.

La baisse de régime concernera aussi l’Arabie Saoudite, mais pour d’autres raisons. Selon les estimations de Jadwa Investment, la croissance du PIB du Royaume devrait passer de 6,8 % en 2011 à 3,1 % en 2012, puis à 4,3 % en 2013. Ce déclin s’explique par la prévision de la baisse de production de pétrole dans les mois à venir, un rééquilibrage après la forte augmentation qui a marqué 2011.

Pétrodollars à recycler

L’histoire est différente aux Emirats Arabes Unis, où la croissance réelle du PIB remonte progressivement depuis l’accident d’endettement de Dubaï en 2009 (lire l’entretien). Après 3,2 % en 2010, 3,3 % en 2011, elle pourrait s’établir à 3,8 % en 2012, selon les prévisions du FMI. « Même s’il ne fait aucun doute que le ‘Printemps arabe’ a apporté un afflux de visiteurs aux Emirats, stimulant ainsi la demande interne globale, le ralentissement économique mondial, ainsi que l’incertitude quant à la reprise du secteur immobilier, peuvent peser sur les perspectives à court terme », commente Marwan Barakat, chef économiste de la Bank Audi. L’expert ajoute toutefois que « la stabilisation des prix immobiliers dans certaines zones suggère que le marché a presque atteint son point bas ». Une reprise en trombe n’est donc pas encore à l’ordre du jour. L’ensemble du secteur privé aux Emirats Arabes Unis continue de subir les conséquences du ralentissement mondial « sur ses décisions globales d’investissements et ses initiatives », poursuit le chef économiste de la Bank Audi.

Dès lors, quel sera le moteur de la croissance cette année ? « Plutôt le secteur public », répond Marwan Barakat, précisant que l’Etat a renforcé significativement sa détention d’actifs étrangers ainsi que les dépôts à la banque centrale. Cette situation lui permet de poursuivre confortablement des politiques destinées à stimuler l’activité. Cette observation vaut aussi pour l’Arabie Saoudite, dont les avoirs inscrits au bilan de la Saudi Arabian Monetary Agency (Sama) s’élèvent à 500 milliards de dollars.

« Les dépenses publiques sont le seul moyen de relance à la disposition des pays du Golfe, rappelle Nina de Martinis-Majstorovic, gérante actions émergentes spécialiste Moyen-Orient. Ils ne peuvent pas s’appuyer sur la politique monétaire. » Les taux directeurs de leurs banques centrales sont liés à ceux de la Réserve fédérale américaine en raison du peg de leur monnaie par rapport au dollar. Les taux d’intérêt des pays du Golfe sont donc condamnés à rester bas quelques années encore...

« Jouer sur les réserves obligatoires des banques reste le seul outil de politique monétaire mais son impact est assez limité, note Pascal Devaux, économiste de BNP Paribas. Il est vrai qu’avec un tel système, lorsque les pétrodollars affluent, le risque de surchauffe s’accroît. » Est-ce le cas aujourd’hui ? « Il n’y a pas d’inflation excessive comme en 2007 et en 2008, analyse Nassib Ghobril, économiste en chef de la Byblos Bank. Bahreïn est même en déflation. Il n’y a ni bulle ni spéculation en ce moment. » A l’heure actuelle, le crédit est supervisé et surveillé étroitement par les banques centrales. « Illustration de cette surveillance resserrée, lors de grands projets d’infrastructures, ce sont elles qui accordent les prêts directement et choisissent les banques qui pourront éventuellement y participer », raconte Nina de Martinis-Majstorovic.

Créer des emplois

Si la politique budgétaire est le seul véritable outil de stimulation de l’activité, elle semble efficace. « Les Saoudiens du secteur public qui ont vu leurs salaires augmenter de 20 % en mars ont dépensé leur surplus de revenu immédiatement, ce qui a permis aux salaires du secteur privé de progresser en parallèle sans que cela pèse sur sa profitabilité », relate Nina de Martinis-Majstorovic. Les dépenses publiques saoudiennes, gonflées en 2011, avec un paquet supplémentaire de mesures fiscales destinées à endiguer la diffusion du mécontentement social lié au « Printemps arabe » (estimées à 110 milliards de dollars mais dépensées sur plusieurs années), devraient être un peu moins importantes cette année. Elles continueront toutefois de soutenir « une croissance économique saine et de fournir des encouragement et des occasions de développement au secteur privé », sou-

ligne une étude de Jadwa Investment.

Comme pour les autres économies du Golfe, la progression de la participation du secteur privé au PIB est un enjeu majeur. Face à la forte croissance démographique, le secteur public n’est pas en mesure de créer des emplois en nombre suffisant, en particulier à destination des jeunes qui arrivent sur le marché du travail, confirme l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) dans son rapport 2011-2012 sur la compétitivité du monde arabe. Conséquence, le taux de chômage des jeunes dépasse 20 % en Arabie Saoudite mais aussi aux Emirats Arabes Unis. Sans compter celui des femmes qui est bien plus élevé (voir le graphique). « Le pétrole apporte beaucoup de richesse mais pas de travail ! », commente Rami Sidani, responsable de la gestion Moyen-Orient et Afrique du Nord de Schroders. Cela explique que les autorités du Golfe mettent l’accent sur « la construction des infrastructures qui permettront de déployer ensuite des services créateurs d’emplois pour les populations locales, décrypte le gestionnaire d’actifs. La mise en œuvre de cette diversification implique aussi de faire appel aux capitaux étrangers. »

Dans ce contexte, l’amélioration de la liquidité des Bourses locales revêt une dimension stratégique. « D’autant plus que les fortunes du Golfe, échaudées par la crise financière, ont rapatrié leurs capitaux en 2011 pour les investir sur leurs marchés domestiques, souligne Nina de Martinis-Majstorovic. Cette tendance s’observe aussi pour les fonds souverains. » Un retour aux sources qui en dit long sur la morosité occidentale, mais qui est, sans aucun doute, bénéfique au dynamisme de la région des sables.

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