L'avis de... Juan Carlos Rodado, économiste de Natixis (entretien intégral)

« La dépendance du budget au pétrole augmente depuis 5 ans »

le 05/04/2012 L'AGEFI Hebdo

La composition du nouveau gouvernement russe sera annoncée le 7 mai, le même jour que celui de l’investiture de Vladimir Poutine à la présidence de la Fédération de Russie. C’est alors qu’un agenda des réformes économiques pourra être fixé, levant ainsi une grande partie des incertitudes quant à la tenue des multiples promesses électorales. Les attentes sont nombreuses mais le gouvernement devrait surtout se concentrer sur quelques chantiers clés, concernant l’amélioration de la compétitivité des entreprises et la diminution de la dépendance de l’économie aux exportations de pétrole.

La rente énergétique a permis à la Russie de réduire sa dette et de financer son économie via la dépense publique. Ce modèle est-il pérenne ?

Il est vrai que le pays a significativement réduit son endettement grâce au boom pétrolier. La dette du pays tourne désormais autour de 10 % du PIB et les charges d’intérêts représentent moins de 1 % du PIB. Mais cette donne va changer. Les intérêts de la dette vont progresser dans les prochaines années car le déficit budgétaire va se creuser et sera financé par l’emprunt public. Avec la hausse des dépenses publiques, déjà amplement mobilisées par le Premier ministre Vladimir Poutine (élu président de la Fédération de Russie le 4 mars), pour que le budget soit à l’équilibre, il faut que le baril de pétrole atteigne 123 dollars cette année et 133 dollars en 2013 pour que le budget soit à l’équilibre. Les niveaux actuels ne permettent donc pas de rééquilibrer les comptes publics russes. Ce problème n’est pas une découverte pour les décideurs politiques puisque la dépendance du budget au pétrole augmente depuis 5 ans. En excluant les revenus pétroliers, l’excédent budgétaire de 0,8 % en 2011 se transforme en un déficit de 11,2 % du PIB.

Comment se décomposent les recettes fiscales ?

Tandis que les dépenses publiques suivent le cycle électoral, les recettes fiscales vont se tarir à moyen terme. Le gouvernement prévoit qu’elles atteignent 19,5 % du PIB en 2014, à comparer à 20,7 % en 2011. Cette baisse s’explique principalement par le recul du volume des exportations des matières premières. En effet, les taxes d’exportation et d’extraction d’hydrocarbures sont à l’origine de la moitié des recettes budgétaires fédérales et les taxes sur le pétrole représentent 90 % des taxes sur les matières premières.

Des réformes seront-elles entreprises afin d’estomper la dépendance de l’économie au pétrole et au gaz ?

Vladimir Poutine a intégré dans son ambitieux programme de campagne un plan de diversification de l’économie. Les mesures sont nombreuses, à savoir un doublement de la productivité des salariés pendant la durée de son mandat, une augmentation de l’investissement pour qu’il représente 25 % du PIB (contre 20 % actuellement), un accroissement du nombre d’emplois qualifiés et la facilitation de la création d’entreprises tout en limitant la bureaucratie, le développement des secteurs à forte valeur ajoutée (télécommunications, technologies d’information, biotechnologies). Même si ces mesures vont dans la bonne direction les gestes me paraissent contradictoires pour réduire la dépendance au pétrole. Vladimir Poutine a généré une inflation de dépenses publiques sans s’attaquer à l’absence de véritable système fiscal et de stratégie claire pour stimuler l’investissement dans le secteur pétrolier. Dans ces conditions, les prémisses d’une diversification économique pour la Russie sont loin d’être acquises.

Le nouveau régime fiscal de taxation du pétrole et du gaz sera-t-il encore modifié ?

En octobre 2011 la Russie a mis en place un nouveau régime fiscal dit « 60/66 » pour le pétrole. Celui-ci a permis de réduire le taux d’imposition marginal le plus important, à savoir celui sur les exportations (6,8 % du PIB en 2011). Le taux marginal sur le pétrole brut est ainsi passé de 65 % à 60 %. Parallèlement, celui sur les dérivées du pétrole a été unifié à 66 % contre 67 % auparavant pour les produits légers (essence, diesel et kérosène) et à 47 % pour les produits lourds (fuel). Il n’est pas prévu à l’heure actuelle une autre réforme sur la taxation des revenus de pétrole. En revanche, la taxe marginale d’extraction sur le gaz naturel devrait être doublée tandis que celle sur le gaz liquéfié (LNG) ne devrait pas être modifiée.

La Russie est-elle compétitive dans le gaz liquéfié ?

Comparativement aux pays du Golfe, la Russie ne l’est pas. Ceci explique que le Japon ne se soit pas tourné vers elle afin de faire face à ses besoins supplémentaires en LNG (gaz liquéfié) à la suite des accidents nucléaires de Fukushima. La  Russie souhaite cependant se développer dans ce domaine et rattraper son retard. Ceci explique qu’elle n’ait pas remonté la fiscalité concernant le LNG, dont les l’exportation n’est pas taxée à la l’heure actuelle. La taxe sur le prix d’exportation du gaz naturel s’élève à 30 %, bien inférieure encore à celles sur le pétrole.

Quel est l’impact du retrait des banques européennes du marché russe ?

Solvable, le système bancaire russe n’est pas du tout fragilisé par leur départ. Les plans de développement des européens n’étaient pas adaptés au marché local. Les banques européennes n’avaient pas atteint une taille critique pour concurrencer les banques russes et ils ont souvent tenté de cibler une clientèle haute gamme peu captive par leur offre. Sans compter les tensions sur la liquidité bancaire en Europe de l’Est et le besoin de reconstitution des fonds propres en Europe de l’Ouest. Aujourd’hui, les plus importantes banques russes sont publiques (Sberbank, VTB, Gazprombank…). De  fait, si elles rencontraient de difficultés elles seraient soutenues par le gouvernement qui dispose des troisièmes plus importantes réserves de change à l’échelle planétaire (500 milliards de dollars). Il y a donc aucun risque systémique bancaire en Russie. Au contraire, les banques russes vont de l’avant. Elles sont en train d’acquérir des actifs en Europe de l’Est. Un terrain, où elles se retrouvent en concurrence avec les grandes banques européennes.

A lire aussi