L'invité de L'Agefi

Un déni de l'avenir

le 01/09/2011 L'AGEFI Hebdo

La fiscalité se conjugue avec les règles prudentielles et comptables internationales pour bannir les actions de l'horizon des épargnants français.

Par Philippe Baillot, professeur-associé à Paris II et directeur d’un département de banque privée

Pour faire face aux heureuses conséquences de l'allongement de la durée de vie et à son triste corollaire, l'explosion de la dépendance, la nécessité absolue réside en un transfert massif de pouvoir d'achat des ménages dans le temps. Or toutes les mesures récentes, ou envisagées, afférentes à notre épargne longue, semblent s'y opposer.

De la nécessité d'une épargne longue, les Français paraissent pleinement conscients. Ainsi, la durée réelle de leur placement préféré - l'assurance-vie - est-elle supérieure à quinze ans. Dans le même temps, son cadre fiscal privilégie un horizon limité à huit ans. Quant aux règles prudentielles et bilancielles régissant les compagnies d’assurances, elles tendent à la traiter comme une épargne à moins d'un an interdisant, de facto, tout investissement dit à risques (actions...). Au regard des fonds propres à mobiliser, les investisseurs institutionnels se trouvent mécaniquement conduits à ne plus investir leurs actifs financiers en actions. Aussi, après les credit crunch, un equity crunch menace-t-il le développement futur de notre économie ? Cette hypothèse est d’autant plus dommageable qu’en Europe, le financement des entreprises est le fait des institutionnels à hauteur des deux tiers, et de seulement un tiers des marchés (la proportion étant inversée aux Etats-Unis).

Le « principe de précaution » semble ainsi étendre ses ravages. La crise n’aura-t-elle pas suffi à démontrer que tout placement est assorti de risques et que, inversement, sa valorisation ne saurait s’envisager en leur absence (éventuellement sous la forme de « cygnes noirs ») ? Or après une phase unique de baisse continue des taux longs - initiée en 1980 -, les actuels fonds en euros, tant privilégiés par les épargnants français et nos autorités de contrôle, ne sauraient, à long terme, valoriser le pouvoir d'achat de l’épargne des ménages investie en leur sein. La remontée des taux, voire de l'inflation, au cours des prochaines années, pourrait même conduire à s'interroger sur leur apparentement à un placement de « bon père de famille ».

En l’absence de toute marge de manœuvre budgétaire, la réforme de notre fiscalité patrimoniale, adoptée en juillet, ne comporte aucune disposition favorable aux placements « actions » (comme en passant, elle induit simplement une contraction des avantages du « non-coté » dans le cadre des fonds dits « ISF »). Notre fiscalité se conjugue ainsi avec les règles prudentielles et comptables internationales pour bannir, de l'horizon des épargnants français, les actions. Cette inclination est encore aggravée par l’adoption d’une législation consumériste, apparentant pour les intermédiaires la commercialisation de placements, dits à risque, à la traversée d’un véritable champ de mines. Depuis la crise de Law, nos concitoyens n’en avaient pourtant guère besoin, tant cette classe d'actifs semble leur demeurer étrangère.

Or pour un financement sain de notre croissance et de nos entreprises, il nous faut basculer d'une économie de dettes (publiques et privées) à une économie de fonds propres. A cet égard, la contradiction est encore accrue, avec l’attente d’une relance saine de notre économie par le secteur marchand et une orientation massive de notre épargne et des fonds de nos établissements financiers vers des titres d’Etat. En toute hypothèse, au regard de la courbe actuelle des taux, il faudrait, pour voir le pouvoir d'achat de notre épargne longue se valoriser, accroître massivement sa part investie en actions (cotées ou non cotées).

Dans une approche ricardienne, l'appréhension, par les ménages français, d'une hausse annoncée des prélèvements obligatoires, doublée de la crainte diffuse d'une reprise de l'inflation et plus généralement de l'avenir, devrait les conduire à accroître encore leur effort d'épargne, déjà historiquement élevé à 17 %.

Pouvons-nous durablement nous permettre de gâcher notre épargne longue - si massive quantitativement et médiocre qualitativement - sauf à organiser, à terme, une guerre des générations quand les classes jeunes prendront pleinement conscience du fardeau représenté par la retraite et la dépendance de leurs aînés, « fourmis fort mal conseillées » ?

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