Le défi du Japon, reconstruire sans s’endetter

le 13/10/2011 L'AGEFI Hebdo

Le gouvernement nippon étudie la possibilité de financer un troisième budget supplémentaire par des privatisations et des hausses d’impôts.

Le dispositif anti-tremblement de terre d’un immeuble à Tokyo en 2011. Le Japon

Le Japon sait se mobiliser pour rebondir et vient une fois de plus de le démontrer. Les capacités de production endommagées et les chaînes d’approvisionnement interrompues par le violent séisme du 11 mars suivi d’un tsunami dévastateur et d’accidents nucléaires à la centrale de Fukushima Daiichi ont été reconstruites plus rapidement que la plupart des observateurs ne l’avaient anticipé. La production industrielle a déjà retrouvé ses niveaux de début mars (lire l’entretien). Autre preuve de la réactivité du tissu industriel cet été, les entreprises du Kanto, notamment, ont su adapter leur demande d’électricité à l’offre qui était encore restreinte, et ce malgré les températures très chaudes du mois d’août, propices à une importante consommation d’énergie. Le redressement du pays est donc en bonne voie et la plupart des économistes continuent de tabler sur une reprise en « V », même s’ils sont moins optimistes qu’en mai dernier dans leurs prévisions de croissance de PIB pour 2012, contraction du commerce extérieur oblige.

A l’heure où l’économie mondiale ralentit, les Japonais doivent relever d’importants défis, à savoir renforcer leur capacité à exporter avec un niveau du yen très peu compétitif, assainir les finances publiques afin de freiner la trajectoire de la dette publique (plus de 200 % du PIB), sans oublier d’achever la reconstruction des zones dévastées par la catastrophe naturelle et de procéder à leur dépollution. La zone d’évacuation autour de la centrale nucléaire de Fukushima a été récemment réduite mais les travaux de décontamination sont encore très loin d’être achevés. D’ailleurs, 13.000 milliards des 19.000 milliards de yens de dépenses nécessaires à la reconstruction des zones dévastées pendant cinq ans (suivant l’estimation du précédent gouvernement de Naoto Kan) doivent encore être financés.

Test décisif pour Yoshihiko Noda

La tâche la plus urgente de Yoshihiko Noda, ministre des Finances devenu Premier ministre début septembre après avoir été élu à la tête du parti au pouvoir, le Parti démocrate japonais (PDJ), est donc de faire adopter d’ici à la fin du mois d’octobre un troisième budget supplémentaire. Estimé à 10.000 milliards de yens, il sera dédié en grande partie à la reconstruction mais aussi à des aides aux PME pénalisées par la vigueur du yen. Contrairement aux deux rallonges précédentes (de respectivement 4.000 milliards et 2.000 milliards de yens), la nouvelle enveloppe ne pourra pas être financée dans le cadre budgétaire de l’exercice 2011-2012. D’autres ressources doivent être dénichées. Cette donne rend l’exercice politique plus complexe...

« Yoshihiko Noda risque d’être confronté aux mêmes blocages politiques qui avaient miné le précédent gouvernement de Naoto Kan », observe Raymond Van der Putten, économiste de BNP Paribas. L’opposition est forte à la fois au sein de son propre parti et à la Chambre haute, où le PDJ ne détient pas la majorité. Réputé pour être un partisan de la rigueur budgétaire, Yoshihiko Noda devra aussi avoir le sens de la négociation et faire preuve de détermination. Une qualité dont il estime disposer. « Cela ne sert à rien qu’une carpe cherche à faire le poisson rouge, déclare-t-il. Mon apparence est ce qu’elle est. C’est à la sueur de mon front et sans raffinement que je compte mener ma politique jusqu’au bout. »

Une ténacité bienvenue car les précédents gouvernements se sont régulièrement heurtés à la difficulté de faire accepter le principe de hausses d’impôts à l’opposition, aux entreprises et à l’opinion publique, la piste pourtant privilégiée à l’heure actuelle. L’équipe du Premier ministre envisagerait de lever à terme 9.200 milliards de yens grâce à des hausses temporaires de plusieurs taxes, comme celle sur le tabac. L’ancien projet de réduire l’impôt sur les sociétés serait gelé pendant trois ans à partir d’avril 2012 et l’impôt sur les revenus serait augmenté à partir de janvier 2013.

Casse-tête fiscal

« Le risque est que ce resserrement fiscal pèse sur la consommation domestique », s’inquiète Sophie Mametz, économiste chez Inter Expansion - Groupe Humanis, estimant dès lors qu’une « récession n’est pas tout à fait à exclure en 2013 ». C’est d’ailleurs « parce que le gouvernement s’inquiète de compromettre la reprise économique naissante du pays qu’il n’a pas proposé de relever l’impôt immédiatement », ajoute Raymond Van der Putten.

Quant à l’augmentation de la taxe sur la consommation, qui avait pourtant été envisagée en février dernier, celle-ci n’a pas été remise à l’ordre du jour dans le cadre du troisième budget supplémentaire. Certains observateurs estiment que ce projet est indépendant du débat actuel sur les taxes destinées à gérer l’après-Fukushima, qui ont vocation à être temporaire. « Aujourd’hui, la priorité est à la reconstruction, non à la résolution des problèmes structurels » qui va de pair avec la mise en place de solutions pérennes destinées à endiguer la dette publique à moyen terme, indique Michel Martinez, économiste de Société Générale CIB. Une hausse de la taxe sur la consommation pourrait vite revenir sur le devant de la scène. « Il a fallu plus de deux décennies à partir de son introduction pour que la taxe sur la consommation atteigne 5 %. L’administration de Yoshihiko Noda doit annoncer la hausse de son taux car elle apporterait un revenu significatif comparé aux impôts sur les sociétés et les revenus », commente pour sa part Kinji Yasu, président-directeur général d’Intercontinental Resources.

Une autre façon de trouver des revenus est de privatiser quelques grandes compagnies. L’Etat envisage notamment de céder Tokyo Metro et la totalité de sa participation de 50 % dans Japan Tobacco qu’il valorise à 1.700 milliards de yens. La cession prendra du temps, nécessitant quelques changements législatifs avec l’aval de l’opposition, qui conteste par ailleurs l’éventualité d’une privatisation de la poste japonaise et de sorties du secteur de l’énergie.

« Attendue depuis longtemps, l’annonce concernant le fabricant de cigarettes a été bien accueillie par les marchés, explique Rodolphe Taquet, responsable actions internationales chez CPR Asset Management. La sortie de l’Etat va permettre à la société d’accélérer sa diversification dans l’alimentaire et d’améliorer sa rentabilité. » Ce point de vue est partagé par Kinji Yasu, qui considère que l’Etat devrait aller encore plus loin que ce qu’il a annoncé : « Plus de détention privée dans ces grandes entreprises permettrait d’accroître les chances d’améliorer la productivité et la transparence. Cela apporterait aussi plus de valeur au Japon d’un point de vue macroéconomique. » Les revenus issus des cessions des participations de l’Etat permettraient de réduire un peu le montant de la dette publique à court terme, mais le gouvernement ne pourrait plus compter sur les dividendes des entreprises vendues, « un manque à gagner dans les recettes », prévient toutefois Laetitia Baldeschi, stratégiste chez CPR Asset Management.

Le yen trouble-fête

L’autre sujet qui préoccupe les autorités nippones est l’accélération de l’appréciation du yen par rapport au dollar. La devise nippone continue d’être considérée comme une valeur refuge quand l’aversion pour le risque flambe sur les places financières. « Le niveau élevé du yen ajoute des tensions déflationnistes supplémentaires au Japon », observe Sophie Mametz. Une fois de plus, les interventions de change unilatérales de la Banque du Japon ont démontré qu’elles ne pouvaient pas inverser la tendance mais seulement la freiner. Dès lors, les entreprises exportatrices craignent d’être moins compétitives et accélèrent parfois leurs plans de délocalisations. Les autorités japonaises, quant à elles, ont mis en place des mécanismes destinés à inciter les entreprises riches en liquidités à acquérir d’autres actifs à l’étranger. Attention toutefois, car si le Japon est un grand créditeur du monde, « avec le ralentissement de l’épargne des ménages à long terme lié au vieillissement de la population, il ne faudrait pas que les sorties de capitaux à l’extérieur décidées par les entreprises soient trop importantes », met en garde Sophie Mametz. Sinon, « la dette publique, détenue à 97 % par les résidents, pourrait devenir insoutenable alors que nous ne sommes pas du tout dans cette configuration aujourd’hui ». Tout est une question d’équilibre.

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