L'analyse de... Mathilde Lemoine, directeur des études économiques et de la stratégie Marchés de HSBC France, membre du Conseil d'analyse économique

Croissance, des pistes pour un indispensable débat

le 22/03/2012 L'AGEFI Hebdo

Les évolutions économiques ont pour conséquence de modifier la répartition des richesses et des revenus. Les périodes préélectorales sont donc propices aux débats entre les coalitions organisées pour défendre un statu quo de cette répartition quand elles en bénéficient ou pour en demander une modification. Toutefois, ces débats ne permettent pas d’établir un constat partagé qui rendrait possible la détermination d’une politique économique de croissance. Il ne s’agit pas d’adopter l’analyse pessimiste de l’économiste américain Mancur Olson qui considère que le principal péril démocratique est l’émergence de groupes d’intérêts partiaux qui, peu à peu, tarissent les sources de la croissance*. Il s’agit de mettre en évidence, à travers deux sujets de préoccupation que sont la croissance et la mondialisation, les raisons qui expliquent l’impossibilité de poser les termes du débat de façon sereine.

Sur le thème de la croissance, deux thèses s’affrontent. La première consiste à montrer qu’il est possible de la relancer en améliorant la compétitivité des entreprises. Cela s’opérerait par une baisse des coûts de production. Pourtant, la théorie économique montre clairement que la compétitivité d’un pays dépend de sa capacité collective à augmenter la valeur des exportations plus rapidement que celle des importations. Ainsi, la compétitivité d’un pays ne peut être résumée à la compétitivité-coûts de certaines entreprises de certains secteurs. Le débat devrait donc appréhender plusieurs déterminants de la compétitivité afin d’éviter que l’action sur la seule compétitivité-coûts se traduise par un appauvrissement général comme cela a été observé dans certains pays en développement. La seconde thèse privilégie l’augmentation des dépenses publiques comme source de croissance. Les débatteurs insistent alors sur l’importance de la quantité de dépenses publiques qui, seule, peut écarter la déflation, ce qui évacue la question de leur efficacité. Certes, les dépenses publiques permettent de soutenir la demande effective et la croissance potentielle dans une période de sous-emploi des facteurs. Mais leur hausse ne devrait pas engendrer d’augmentation du déficit structurel. S’il est compliqué de distinguer déficit structurel et déficit conjoncturel, il ne semble pas impossible de différencier les indemnités sociales des avantages catégoriels même en période de crise.

Sur le thème de la mondialisation, le débat est encore plus vif. En effet, elle engendre une modification de la répartition des richesses et des revenus rapide et visible dont les conséquences électorales sont difficilement appréhendables. De plus, les Français en bénéficient peu. Une étude réalisée par des économistes du Trésor montre que les prix des biens mondialisés ont augmenté en France entre 1998 et 2008 quand ils ont baissé dans la plupart des pays développés (-26 % au Royaume-Uni !)… à cause de la réglementation et des rentes sectorielles nationales. Ainsi, faire croire que c’est la concurrence due à la mondialisation qui génère les difficultés sociales empêche tout débat sur les moyens de s’enrichir collectivement par l’ouverture internationale.

La théorie économique donne de nombreuses pistes pour accroître le potentiel de croissance de notre pays. Ce ne sont pas des solutions miracles mais des moyens d’identifier les « engrais » pour le développement et la diffusion du progrès technique, et donc pour la croissance. En voici quelques-unes éprouvées par la théorie et l’économétrie : l’accumulation du capital physique et humain, l’épargne, l’efficacité énergétique, l’interdépendance des économies, l’organisation institutionnelle, les investissements en infrastructures, les investissements publics, les investissements en innovation et en recherche et développement, l’amélioration de la diffusion de l’information et de l’innovation, la formation et l’éducation, l’effet d’apprentissage, le taux de préférence pour le présent, la baisse du coût des transports... Il est aussi indispensable de s’attacher à obtenir un taux d’emploi élevé afin que la croissance effective se rapproche de la croissance potentielle. Là encore, les pistes sont nombreuses et certaines n’ont pas encore été essayées. L’une d’entre elles consiste à donner aux salariés les moyens d’améliorer leurs compétences générales afin de pouvoir changer de métier, de secteur quand ils le souhaitent.

Mancur Olson n’a pas seulement alerté sur l’inefficacité structurelle de l’action collective. Il a fait des propositions pour y remédier. Elles consistent en un respect strict des droits de propriété et en une opposition politique ferme aux comportements privés catégoriels. La théorie et l’analyse économique peuvent donner des pistes intéressantes pour accroître notre « pouvoir d’achat collectif » mais elles peuvent aussi permettre d’appréhender les raisons pour lesquels les termes de certains débats ne sont pas posés.

*’La logique de l’action collective’ (1965)

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