L'Invité de l'Agefi

Crise… quelle crise?

le 13/03/2014 L'AGEFI Hebdo

Nous vivons une transition vers un monde où le couple stagnation-déflation l’emporte, essentiellement pour des raisons structurelles.

Par Pierre Sabatier, président PrimeView

On lit et on entend ce mot partout depuis cinq ans… Dans les médias, dans la bouche des politiques, des entrepreneurs, mais aussi des salariés. La durée du phénomène doit désormais nous pousser à nous interroger : et si nous n’étions finalement pas en crise, mais vivions plutôt une transition profonde et durable ? C’est notre interprétation de l’environnement actuel en Europe et en France en particulier.

Parler d’une crise sous-entend qu’une fois celle-ci passée, l’état final de l’économie redevient conforme à l’état initial, à savoir celui du couple croissance-inflation que nous avons connu au cours des trois dernières décennies. Nous estimons qu’il est devenu dangereux pour l’ensemble des agents (Etat, entreprises, ménages) de croire à ce paradigme. Car nous vivons probablement aujourd’hui une transition vers un monde dans lequel le couple stagnation-déflation l’emporte, essentiellement pour des raisons structurelles.

Cette conviction s’appuie sur une grille de lecture rarement évoquée par les médias et par les économistes : celle de la démographie. Et pourtant, lorsque l’on sait que les deux principaux déterminants de la richesse créée dans les pays développés, à savoir la consommation et l’investissement, reposent sur des comportements individuels qui évoluent de manière homogène selon l’âge, on ne peut faire abstraction de la compréhension de l’évolution de notre patrimoine démographique, qui détermine avec certitude nos espoirs de croissance et permet de voir sous un jour nouveau l’évolution du rapport de force entre les grandes économies mondiales depuis quarante ans.

Les économistes oublient trop souvent dans leur scénario un élément pourtant fondamental : le comportement des consommateurs, qu’ils soient Américains, Japonais ou Français, est intimement lié à leur âge, ceci étant bien sûr à mettre en relation avec les variations de leurs revenus. On observe ainsi qu’en moyenne les dépenses des ménages augmentent progressivement entre 25 et 40 ans, puis qu’elles plafonnent jusqu’à 55 ans avant que la pente de la courbe ne s’inverse, d’abord légèrement puis plus violemment à mesure du vieillissement. Autrement dit, l’âge pivot à partir duquel le comportement des ménages change profondément est celui de la cessation d’activité (aux alentours de 60 ans jusqu’à aujourd’hui, autour de 65 ans demain). La conséquence est simple : plus le nombre des 40-55 ans est important dans une population, plus le potentiel de consommation, et donc de croissance, est élevé. A l’opposé, plus une population vieillit (en d'autres termes, plus la cohorte des plus de 55 ans augmente et celle des 40-55 ans diminue), plus le potentiel de consommation et de croissance sera réduit. Malheureusement, le monde riche doit désormais faire face à son grand basculement démographique, avec l’explosion du nombre de séniors inactifs sur l’ensemble de la planète (encore appelé le papy-boom).

L’exemple le plus marquant du poids du déterminisme démographique sur l’économie est le Japon. Le pays du Soleil levant a été le premier à bénéficier de l’augmentation de son stock de « superconsommateurs » entre 1970 et le début des années 1990. Cette lame de fond incroyablement favorable, synonyme d’explosion de l’appétit pour la consommation, a littéralement porté l’économie nippone. Ce cycle de très forte croissance, justifié par un patrimoine démographique favorable, a brutalement pris fin au début des années 1990 : la population japonaise a alors atteint l’âge fatidique de 55 ans, à partir duquel notre profil de consommation décroît. C’est donc avant tout le vieillissement de sa population qui maintient le pays dans un environnement durable de stagnation-déflation depuis quinze ans.

De ces constats découle la conclusion suivante : le tournant majeur dans l’histoire de l’Occident en général et de la France en particulier que constitue le papy-boom engendrera une baisse importante du potentiel de croissance de la plupart des pays riches, ces derniers entrant durablement dans « l’hiver démographique » marqué par un environnement de stagnation-déflation. Le vieillissement de la population remettra ainsi profondément en question les lignes d’équilibre dans notre société, que ce soit en termes de débouchés pour les entreprises ou en termes de soutenabilité de nos modèles de prise en charge collectifs (santé, retraite, chômage, infrastructures mutualisées) créés dans les années 1960 sur la base d’une population plus jeune. Les prévisions démographiques ne laissent malheureusement guère de place au doute, à la différence des prévisions purement économiques… Nous ne sommes pas en crise, mais vivons bien une transition profonde et durable.

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