L'analyse de... Philippe d'Arvisenet, directeur des études économiques de BNP Paribas

Consolidation budgétaire expansionniste, ne rêvons pas !

le 02/02/2012 L'AGEFI Hebdo

La trajectoire des ratios d’endettement doit être inversée. C’est nécessaire pour alléger le poids des intérêts via l’effet stock de dette et via l’amélioration des conditions de financement qui en résulteraient. A terme, cela favoriserait l’investissement et la croissance potentielle. C’est tout le message de la constatation bien connue de C. Reinhart et K.Rogoff : historiquement, les dettes dépassant le seuil de l’ordre de 90 % du PIB s’accompagnent d’une chute des performances de croissance. Par ailleurs, dans un contexte de nervosité des marchés, renoncer à la consolidation aurait un effet plus négatif que celui qui résultera de l’ajustement.

La question de l’ampleur des effets des consolidations budgétaires sur l’activité est revenue au premier plan des débats de politique économique. Pour certains, elles peuvent, sous certaines conditions, non seulement réussir, c’est-à-dire inscrire le ratio de dette sur une pente négative, mais même déboucher sur l’expansion. Il y a près de vingt ans, dans des travaux qui ont fait référence, A. Alesina et R. Perotti sont arrivés à la conclusion que des « bonnes » consolidations s’accompagnent rapidement de meilleures performances en termes d’activité et d’investissement, de compétitivité (coûts unitaires du travail) et d’emploi. Plus que l’ampleur même des mesures de consolidation, c’est leur contenu qui importe. Dans les expériences réussies, l’accent a été mis sur la maîtrise de la dépense courante par opposition à la hausse des prélèvements notamment ceux qui portent sur les facteurs de production.

La possibilité de consolidations expansionnistes a été récemment remise en question, y compris par les auteurs susmentionnés.

La méthode utilisée souffrait d’un biais fondamental conduisant à sous-estimer l’incidence négative des mesures de consolidation sur l’activité. De fait, l’intensité de la consolidation est mesurée par l’évolution du solde primaire ajusté du cycle. Or celle-ci ne reflète pas uniquement les mesures discrétionnaires visant à l’assainissement des finances publiques. Pour pallier cette difficulté, J. Guajardo, D. Leigh et A. Pescatori, en isolant les mesures spécifiquement destinées à redresser les finances publiques, montrent que les consolidations sont, sauf rares exceptions, de nature à déprimer l’activité. Leurs estimations recoupent celles du Fonds monétaire international (FMI) dans ses perspectives économiques publiées en octobre 2010. Typiquement, un ajustement de un point de PIB débouche sur un recul de l’activité de 0,5 point, le recul serait plus marqué encore si la consolidation ne s’accompagnait pas d’une baisse des taux de politique monétaire (typiquement 0,2 % à deux ans) et du change réel (1,6 %) qui conduit à une contribution positive du commerce extérieur de 0,5 point. L’effet modérateur du commerce extérieur étant très différent selon le régime de change en vigueur. La perte d’activité, liée à la consolidation, est de 0,84 point en cas de taux de change fixe et de 0,33 en cas de taux de change flexible. Les effets différenciés selon le contenu des consolidations sont en revanche confirmés, les mesures d’économie sont récessionnistes mais moins que les hausses de prélèvements (0,43 point de PIB contre 1,29 point). Un effort portant sur la dépense, perçu comme politiquement plus sensible, témoigne d’un engagement plus crédible, dès lors que les autorités monétaires tendent à adopter une politique plus accommodante. En revanche, des prélèvements accrus, notamment s’ils se traduisent par une hausse des taxes indirectes donc par un choc sur la hausse des prix, conduisent ces mêmes autorités à l’attentisme, voire à un relèvement des taux directeurs. Il n’est pas surprenant, dans ces conditions, qu’un point de consolidation axée sur la dépense se traduise, selon les estimations du FMI, par une baisse de la demande finale de 0,9 point dans le premier cas mais de 1,9 dans le second !

Au total, la possibilité d’une consolidation expansionniste est une vue de l’esprit. Cela plus encore si l’on tient compte du contexte actuel. Il est difficile de compter sur un essor des exportations qui viendraient limiter l’effet de la consolidation lorsque tous les pays mènent de concert le même type de politique. Tous ne peuvent exporter plus en même temps ! Par ailleurs, avec des taux d’intérêt tombés à très bas niveau. L’accompagnement de la politique budgétaire restrictive par une baisse des taux de politique monétaire est impossible. Selon le FMI, l’absence d’accompagnement monétaire est de nature à doubler l’incidence des restrictions budgétaires sur l’activité. Dans ces conditions, le recours à des mesures non conventionnelles destinées à contenir les taux de marché trouve toute sa justification, tout comme la coordination des politiques budgétaires entre les pays pour lesquels la consolidation est moins urgente et les autres.

A lire aussi