Conjonture France, la consommation résiste

le 20/01/2011 L'AGEFI Hebdo

Investissement toujours en berne et exportations sans élan, les achats des Français soutiennent la croissance.

Principale composante du PIB français (60 %), la consommation reste contre vents et marées le levier de la croissance. Une constante depuis plus de dix ans, que ce soit en temps de reprise ou de déprime mondiale. Dès le quatrième trimestre 2008, les dépenses des ménages retrouvaient le chemin de la hausse, tandis que l’hémorragie des investissements se prolongeait jusqu’au deuxième trimestre 2010.

Les prévisions de croissance du PIB français dépendent donc plus que jamais des attentes concernant l’évolution des dépenses des ménages. « Pour 2011, j’anticipe une croissance du PIB de 1,8 %, légèrement au-dessus du consensus de 1,5 %, car le rebond de la consommation se poursuivra, estime Jean-Louis Mourier, économiste chez Aurel-BGC. Elle pourrait croître de 2 % cette année, à comparer à 1,6 % en 2010. » Pour sa part, Frédérique Cerisier, économiste à BNP Paribas, prédit « un léger tassement de la consommation au début de l’année, en progression de 1 % pour l’ensemble de 2011 » et table sur une augmentation du PIB de 1,3 %, une estimation globale moins optimiste.

Prévoir le taux de croissance du PIB français revient pour une grande part à examiner les moteurs ou les freins susceptibles d’influencer le niveau de dépenses des ménages. Quels éléments sont-ils susceptibles d’amener les Français à puiser dans leur épargne ? Comme le rappelle Philippe Waechter, directeur de la recherche économique de Natixis Asset Management, le taux d’épargne des Français, « qui oscille depuis quinze ans autour de 15,5 % » de leur revenu disponible, atteint aujourd’hui un point haut à 16,2 %.

Cette situation « pourrait donner de la marge à la consommation », commente Guillaume Guidoni, économiste d’Allianz GI Investments Europe, à moins d’incertitudes fortes susceptibles de renforcer encore cet attrait pour l’épargne. Peu d’économistes font le pari d’une augmentation supplémentaire du taux d’épargne. La plupart envisagent une stabilisation. « Minée par l’adoption de la réforme des retraites à l’automne, l’opinion des ménages sur leur situation financière personnelle future s’est fortement dégradée, rapporte Michel Martinez, économiste de Société Générale CIB. Mais leur moral ne devrait pas tomber plus bas. »

Peu d’emplois créés

Trois facteurs influent sur l’humeur des consommateurs : la perception de l’évolution des prix, les incertitudes concernant l’emploi et la variation du pouvoir d’achat. Nouvelles encourageantes de ce point de vue, la progression du revenu disponible brut des ménages s’est maintenue à 0,9 % au troisième trimestre 2010, à comparer à une hausse de 0,8 % au trimestre précédent. Cette petite poussée s’explique en partie par le recul de l’impôt sur le revenu, avec la prise en compte des déclarations de 2009 qui conduisent à ajuster le troisième tiers. La masse salariale a elle aussi continué de progresser, mais sur un rythme moindre, pénalisé par le ralentissement du salaire moyen par tête qui va de pair avec l’actuelle morosité du marché du travail. Globalement, « après avoir progressé de 1,8 % en 2010, les salaires devraient croître de 2 % en 2011 », estime Frédérique Cerisier, rappelant que, cette année, la hausse du Smic est de 1,5 %. Le déséquilibre entre offres et demandes d’emplois modère les augmentations de salaires.

Le taux de chômage de 9,7 % de la population active à la fin du troisième trimestre 2010 « devrait rester stable », indique Guillaume Guidoni, qui observe que « le chômage d’une durée supérieure à deux ans s’installe » et s’alarme de la faiblesse du nombre de créations d’emplois. En se référant aux statistiques historiques, la croissance du PIB n’est pas assez forte pour créer des besoins d’embauches plus fournis. Cependant, « le lien de proportionnalité qui existait avant la récession de 2008 entre évolution de l’activité économique et emplois s’est rompu », relève Bruno Cavalier, chef économiste d’Oddo Securities. Pendant la crise, les dépenses publiques ont servi d’amortisseurs : la France a été l’un des pays de l’Union européenne qui a connu la chute d’activité la moins importante mais, en parallèle, le taux de chômage est immédiatement remonté après avoir touché un plus bas de 7,5 % (au sens du BIT) au premier trimestre 2008. Aujourd’hui, le redressement des investissements de la part des entreprises (lire l’entretien page 17) n’est pas suffisant pour relancer les recrutements de façon significative et rattraper les années perdues. « Un déclic pourrait être la diffusion, via l’export, de l’essor des pays exportateurs tel l’Allemagne », espère Philippe Waechter. En attendant, la contribution au PIB du commerce extérieur est négative. « La France, qui pâtit d’un manque de compétitivité, pourrait arrêter de perdre des parts de marché cette année », anticipe toutefois Michel Martinez.

Inflation perçue

L’autre élément susceptible d’infléchir ou d’accroître l’appétit des Français pour la dépense est leur sensibilité vis-à-vis des variations des prix. A cet égard, l’inflation sous-jacente, qui exclut les prix les plus volatils, c’est-à-dire ceux soumis à l’intervention de l’Etat, comme l’électricité, le gaz ou des produits énergétiques ou alimentaires, est très faible. « De 0,7 % en 2010, quasiment un plus bas jamais enregistré par rapport au plancher de 0,6 % recensé en août dernier, elle pourrait s’établir à 0,8 % en 2011 », prédit Frédérique Cerisier. Pourtant, les Français se disent inquiets de l’évolution des prix. Selon une récente enquête de l’Insee, l’inflation, que les ménages jugeaient déjà supérieure à sa moyenne de long terme depuis la mi-2010, se serait, selon eux, nettement renforcée au cours des derniers mois. En réalité, explique l’économiste, « les ménages sont sensibles à certaines variations de prix plus qu’à d’autres » et qui ne font pas forcément partie du calcul de l’inflation sous-jacente. Ils scrutent surtout celles des loyers, de l’immobilier, de l’alimentation ou de l’essence, dont le coût s’est renchéri par rapport à l’année dernière, mais pourrait se stabiliser. En définitive, l’inflation totale, qui a progressé de 1,7 % en 2010, « pourrait tourner autour de 1,5 % en 2011 », anticipe Michel Martinez. La trajectoire va se ralentir et les ménages devraient se sentir moins lésés.

Un nouveau paramètre pourrait toutefois freiner la croissance de la consommation. Il s’agit de l’engagement du gouvernement de réduire le déficit public à 6 % du PIB à la fin de l’année, combiné à la fin des incitations fiscales du plan de relance. « La diminution des dépenses publiques pèsera un peu, juge Jean-Louis Mourier. Elle pourrait rogner la consommation de 0,25 point de pourcentage. » Un impact tempéré, car le contrecoup de l’arrêt de la prime à la casse sur les achats de biens durables « devrait être compensé par des investissements en immobilier qui seront bénéfiques à la construction, à l’ameublement ou à l’électroménager ».

La réduction du déficit budgétaire par le biais d’un relèvement des taux d’imposition pèsera-t-elle sur le pouvoir d’achat des ménages ? Rien n’est moins sûr. Les dispositions fiscales de la loi de Finances 2011 concernant les revenus du capital et du patrimoine des particuliers ou le rabot des niches fiscales « touchent surtout la classe moyenne supérieure dont la consommation n’est pas très sensible à une variation marginale du revenu à court terme », fait savoir l’économiste d’Aurel-BGC.

La loi de Finances 2012 pourrait, quant à elle, comporter un volet plus contraignant lié à une réforme de la fiscalité des revenus du patrimoine plus drastique. L’une des pistes à l’étude est la suppression de l’ISF compensée par une augmentation d’autres impôts. A moins qu’en définitive, le levier de réduction du déficit choisi soit les dépenses publiques plutôt que les recettes, « car le poids de la fiscalité française est déjà massif », indique Bruno Cavalier. De toute façon, en période d’austérité budgétaire, « les ménages sont toujours perdants dans un premier temps. Mais à moyen terme, ils pourraient bénéficier d’une structure plus efficiente de l’économie », à condition que des réorientations pertinentes des dépenses publiques soient opérées.

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