L'analyse de... Olivier Garnier, chef économiste du Groupe Société Générale

Compétitivité, ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas

le 18/07/2013 L'AGEFI Hebdo

Dans l’un de ses pamphlets les plus connus écrit il y a déjà près de deux siècles, Frédéric Bastiat opposait « 

ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas » dans les phénomènes économiques. Il en concluait que le rôle de l’économiste était de ne pas s’en tenir à « ce qu’on voit » mais de mettre aussi et d’abord en évidence « ce qu’on ne voit pas ». Cette recommandation mériterait d’être appliquée dans le débat actuel sur la compétitivité de l’économie française.

Ce qu’on voit en matière de compétitivité, en comparant la situation de la France à celle de l’Allemagne, est désormais bien connu et a fait l’objet de nombreux rapports : recul des performances à l’exportation, coût excessif du travail dans l’industrie, désindustrialisation… Si l’on s’en tenait à ce qu’on voit, il faudrait donc privilégier le « produire en France » au détriment des importations et des délocalisations, et favoriser l’industrie par rapport aux services, notamment en matière d’allégements de charges. Toutefois, cela reviendrait à oublier de prendre en compte ce qu’on ne voit pas au premier coup d’œil en matière de compétitivité.

Un premier facteur « caché » de compétitivité réside, contre-intuitivement, dans les importations. Entre la fin des années 90 et aujourd’hui, le taux d’exportation (en % du PIB) est passé en Allemagne d’environ 30 % à plus de 50 %, alors qu’en France il est resté à peu près inchangé, un peu au-dessus de 25 %. Mais cette comparaison peut être trompeuse si l’on ne regarde pas aussi l’évolution des taux d’importation au cours de la même période : ce taux s’est lui aussi envolé outre-Rhin (d’un peu plus de 25 % à 45 % du PIB) alors qu’il n’a que modérément augmenté dans l’Hexagone (d’environ 25 % à 30 %). En d’autres termes, l’Allemagne a su bien mieux que la France exploiter ses avantages comparatifs dans la nouvelle division internationale du travail, notamment en recourant largement à la sous-traitance en Europe centrale et en se positionnant en haut de la chaîne de valeur mondiale. De fait, environ la moitié des importations allemandes de biens intermédiaires donnent lieu à réexportation. N’oublions pas que le commerce international est générateur, au même titre que les innovations techniques, de gains de productivité. Dans les deux cas, le vrai défi est de favoriser de « déversement » de la main-d’œuvre d’un secteur ou d’une activité à l’autre, comme l’avait très bien expliqué Alfred Sauvy à propos de la relation entre la machine et le chômage. Cela nécessite bien sûr un bon fonctionnement du marché du travail.

Un deuxième facteur « caché » de compétitivité réside dans les services, même lorsque ceux-ci ne sont pas directement exportables ou exposés à la concurrence internationale. Selon les calculs de l’OCDE en termes de valeur ajoutée, le contenu en services des exportations totales s’élève à 55 % en France, et même dans un pays plus « industriel » comme l’Allemagne, il avoisine 50 %. Plus encore que dans l’industrie manufacturière, c’est d’ailleurs dans les services que les réformes menées outre-Rhin ont eu le plus d’effets en matière de coût du travail. Alors qu’aujourd’hui, le coût horaire de la main-d’œuvre est à peu près le même en France qu’en Allemagne dans l’industrie manufacturière (environ 36 euros en 2012), l’écart est tout à fait significatif dans les services marchands : 35 euros contre 28 euros. Cela soulève la question du Smic, qui se pose en des termes opposés dans les deux pays. Cela montre aussi qu’il pourrait être contre-productif de chercher à redéployer les allégements de charges au profit des seuls secteurs considérés comme directement « exposés ».

Enfin, le principal facteur « caché » de compétitivité réside dans le poids et l’efficacité de la dépense publique. Contrairement à une idée répandue, la principale raison pour laquelle le travail est davantage taxé chez nous que chez la plupart de nos partenaires ne tient pas à un problème de structure de nos prélèvements obligatoires : cela traduit d’abord et avant tout le fait que notre dépense publique rapportée au PIB (57 % en 2013) est la deuxième plus élevée du monde derrière celle du Danemark, et pourrait même passer au premier rang en 2014. Comparativement à l’Allemagne, ce surpoids représente aujourd’hui près de 12 points de PIB, alors qu’il était d’environ 4 points au début de l’euro. Le véritable enjeu n’est donc pas de faire des transferts de charges en taxant moins le travail au détriment de la consommation et du capital : il est de réduire la dépense publique. Certains pays comme l’Espagne ont connu dans les années 2000 une « bulle » dans le secteur de la construction, qui a eu pour contrepartie une perte de compétitivité. Dans le cas français, cette « bulle » se situe du côté de la dépense publique et elle n’a pas encore été dégonflée…

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