La compétitivité perdue de l'industrie française

le 02/02/2012 L'AGEFI Hebdo

Le secteur manufacturier a traversé une décennie noire de pertes de parts de marché à l’exportation.

Chaîne de montage Porsche à Munich en janvier 2012. La valeur ajoutée manufacturière est stable en Allemagne et baisse en France. Photo : Guenter Schiffmann/Bloomberg

Occultée par les années de financiarisation triomphante des économies, l’industrie manufacturière, vue à travers la lorgnette de la compétitivité à l’export, retrouve ses lettres de noblesse. Désormais, il n’est pas un communiqué final d’une réunion du G20 sans une mention concernant l’indispensable résorption « des déséquilibres macroéconomiques excessifs », entendu comme le rééquilibrage des balances commerciales.

Sur ce registre, la Commission européenne a fait des déséquilibres au sein de l’Union européenne et des enjeux de compétitivité un des piliers de sa future gouvernance destinée à surveiller et encadrer les finances publiques des pays membres. Récemment, l’attention des observateurs s’est portée sur les considérations de Standard & Poor’s quand l’agence de notation a dégradé en masse les dettes souveraines de plusieurs pays de la zone euro dont la France : « Les problèmes financiers de la zone euro sont pour beaucoup la conséquence des déséquilibres extérieurs croissants et des divergences de compétitivité entre les pays du cœur de la zone et les pays dits périphériques. » D’un avis beaucoup plus tranché, l’Organisation internationale du travail (OIT) donne son point de vue dans son rapport sur l’emploi 2012 en tirant une salve à l’encontre de la compétitivité boursoufflée du secteur exportateur allemand, « identifiée comme la cause sous-jacente structurelle des difficultés récentes en zone euro... ». Les politiques salariales déflationnistes menées en Allemagne ces dernières années ont non seulement eu un impact dépressif sur la consommation privée dans ce pays, mais aussi mis sous pression la croissance économique des pays concurrents, entraînant des conséquences négatives pour leurs finances publiques et leur empêchant toute issue « par la route de l’export », indique l’OIT.

Fracture

Dans le cas de l’industrie française, la question de la compétitivité se pose d’autant plus que le constat a des allures de catastrophe (voir les graphiques page 14). Le décrochage de l’industrie française est net depuis 1999, année de création de l’euro - une pure coïncidence, assurent toutefois les économistes. Le poids des exportations françaises équivalait à la fin du siècle dernier à 55 % des exportations allemandes. Douze ans plus tard, elles en représentent moins de 40 %, selon des documents que vient de publier l’institut de conjoncture COE-Rexecode. « La France et l’Allemagne présentaient des soldes commerciaux excédentaires à la fin des années 90, rappelle Denis Ferrand, directeur général de COE-Rexecode. En 2011, la France a dégagé un déficit des échanges extérieurs de 80 milliards d’euros et l’Allemagne un excédent de 160 milliards. » Depuis trois ans maintenant, le taux de couverture des importations de marchandises par les exportations s’est stabilisé à 83,6 %. Un niveau extrêmement faible au regard des standards historiques, explique l’institut COE-Rexecode : « Le seuil de 85 % de taux de couverture des importations n’a été dépassé qu’à deux reprises au cours des soixante dernières années : au milieu des années 50 et au début des années 80. Au cours de cette dernière période, trois dévaluations successives du franc étaient intervenues. » Un remède aujourd’hui disparu pour les partenaires commerciaux les plus proches.

Cet effondrement est évidemment lourd de conséquences pour l’industrie française en termes de valeur ajoutée, de profitabilité et d’investissement. « Depuis 1999, la valeur ajoutée manufacturière dans la valeur ajoutée totale est restée stable outre-Rhin quand elle baissait rapidement en France », souligne Jean-Christophe Caffet, économiste de Natixis. Toujours sur la période 1999-2010, « l’excédent brut d’exploitation (EBE) de l’industrie manufacturière allemande tel qu’il est calculé dans la comptabilité nationale est passé de 105 à 140 milliards d’euros quand celui de l’industrie française a régressé de 68 à 46 milliards », ajoute Denis Ferrand. La part de l’EBE des entreprises produisant sur le sol français dans l’EBE total de la zone euro s’est fortement réduite, tombant de 17,5 % en 1999 à 12,1 % en 2008. « Cette perte massive de compétitivité à l’export a eu comme corollaire le recul du taux de marge du secteur manufacturier de 1 point de pourcentage par an pendant dix ans, constate Jean-Christophe Caffet. Il est descendu de 34 % à 24 %. » Conséquence logique, l’atrophie de la base industrielle de l’économie française se manifeste dans le recul de l’investissement industriel et des pertes d’emplois importantes.

Ce sombre tableau macroéconomique ne doit pas masquer les tentatives de résistance des industriels aux pertes de parts de marché. Notamment de 2002 à 2008 quand ils ont eu à affronter la hausse du taux de change de l’euro. A la différence de l’industrie allemande spécialisée dans les biens d’équipement professionnel et le haut de gamme (compétitivité hors prix) et donc plus autonome vis-à-vis des fluctuations du change, l’industrie française présente sur des marchés plus concurrentiels s’est adaptée par un effort important sur les marges pour sauvegarder les volumes. Le recul des exportations a été bien plus faible en volume qu’en valeur, remarquent les économistes.

Microéconomie

Des efforts cependant insuffisants pour empêcher les pertes de parts de marché, pas seulement contre l’Allemagne, mais contre tous les pays membres de la zone euro (l’Italie a conservé son excédent commercial). Et pas seulement dans l’industrie puisque les services aussi ont accusé le coup (voir ci-dessous).

Les explications de cette débâcle sont nombreuses et sont à chercher du côté de la microéconomie. « Pour 90.000 entreprises exportatrices que compte la France, il y en a presque trois fois plus en Allemagne et en Italie », note Jean-Christophe Caffet. « C’est grâce aux PMI allemandes (Mittelstand), que l’investissement et les exportations sont dynamiques outre-Rhin », indique Florian Roger, responsable macroéconomie chez Amundi. « En France, il y a un creux démographique des entreprises. De surcroît, les grands groupes absorbent les petites et moyennes entreprises, ce qui est moins propice à stimuler l’innovation, l’investissement et la création d’emplois. Enfin, l’Allemagne a un financement des PMI efficace. » L’explication par les coûts salariaux unitaires (CSU) qui auraient progressé trop vite en France ne convainc pas les économistes. Il n’y a pas de dérive constatée des coûts salariaux de l’industrie française par rapport à la moyenne de la zone euro. En revanche, les coûts allemands ont baissé fortement, non pas grâce à une meilleure productivité du travail, mais tout simplement en raison d’une politique de baisse des salaires.

Un tel cheminement des salaires sacrifie le pouvoir d’achat et la croissance économique future. Pour Florian Roger, « la question du changement de modèle de croissance allemand est posée. L’excédent commercial est à son apogée et le dynamisme retrouvé de la consommation allemande, facteur de soutien du PIB en 2011, annonce peut-être ce changement ». « La consommation a bien tiré le PIB ces derniers trimestres et le marché immobilier a connu un frétillement », confirme Jean-Christophe Caffet, pour qui il est toutefois trop tôt pour conclure que l’économie allemande « va cesser d’accumuler et de thésauriser ses excédents courants pour rééquilibrer son modèle de croissance en faveur de la demande des ménages ». Un coup de pouce qui serait pourtant le bienvenu pour l’industrie exportatrice française.

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