L'analyse de... Mathilde Lemoine, directeur des études économiques et de la stratégie Marchés de HSBC France, membre de la Commission économique de la Nation

La compétitivité est-elle une cause perdue ?

le 22/11/2012 L'AGEFI Hebdo

Le débat sur la compétitivité est désespérant car il renvoie aux échecs de ces trente dernières années et ne permet pas d’envisager de voie d’amélioration durable de la compétitivité à l’export de la France. D’une part, la confusion entre la compétitivité des entreprises et d’un pays dans son ensemble conduit à sous-estimer le rôle joué par les gains de productivité. D’autre part, la réduction du niveau du coût du travail ne modifie pas sa dynamique. Dès lors, le transfert des charges n’aura pas d’effet durable sur le taux de marge des entreprises et donc sur leur capacité à investir pour améliorer leur compétitivité hors prix comme dans les années 90. Pour y parvenir, il aurait fallu, parallèlement, modifier le fonctionnement du marché du travail, des biens et des services pour que la croissance des coûts de production soit plus sensible aux variations conjoncturelles.

Au niveau d’un pays, la compétitivité est déterminée par sa capacité à acheter les importations dont ses habitants ont besoin. Plus le prix moyen des exportations est élevé relativement à celui des importations, plus ces habitants auront de pouvoir d’achat. Cette « compétitivité par le haut » s’évalue grâce aux termes de l’échange qui se définissent par le ratio des prix à l’exportation et à l’importation. Un pays sera d’autant plus compétitif que la productivité est dynamique. Or les gains de productivité dépendent en particulier de l’investissement en capital, en innovation et de la qualité de la main-d’œuvre. Bien sûr, les coûts salariaux doivent suivre l’évolution de la productivité, ce qui peut nécessiter une modération salariale si les gains de productivité s’amenuisent. Mais comme le montrait Paul Krugman, prix Nobel d’économie en 2008 pour ses théories du commerce international, l’adoption de mesures de politique économique en fonction de l’évolution des indices usuels de compétitivité peut se révéler négative pour l’économie. Ainsi, paradoxalement, notre compétitivité dépend de notre capacité à renchérir le prix de nos exportations tout en continuant à les vendre. Si le transfert de charges sociales n’a pour conséquence qu’une baisse des prix de vente à l’exportation, le pouvoir d’achat de la France reculera.

Par ailleurs, un transfert de charges réduit le niveau des coûts de production par rapport à ceux de nos partenaires commerciaux mais ne modifie pas leur évolution. Or si depuis 2008, les coûts salariaux unitaires ont évolué de la même façon en France et en Allemagne (+8 %), ils ont reculé de 4 % en Espagne et au Portugal, et de 13 % en Irlande. Dans ces pays, des réformes ont été engagées pour réduire les coûts de production mais aussi pour faire en sorte qu’ils évoluent en fonction de la conjoncture économique. En France, la résistance à la stabilisation des salaires reste particulièrement forte à cause de la rigidité des prix. En effet, quel que soit le ralentissement du PIB, les prix des services administrés, c’est-à-dire de l’électricité, du gaz, des services postaux, des agents immobiliers, des documents administratifs pour les mariages et enterrements… continuent de croître significativement. Et ils représentent une part plus importante du budget d’un ménage français que du budget d’un ménage allemand ou italien. De plus, la persistance de la progression des dépenses publiques dans leur ensemble requiert une augmentation continue des prélèvements obligatoires. En conséquence, l’effet positif de l’amélioration en niveau des coûts de production sera vite anéanti par leur croissance qui n’a pas été infléchie par des réformes structurelles.

Depuis l’après-guerre, la compétitivité des entreprises françaises a été recherchée par les dévaluations ou l’équivalent, la dévaluation interne. Or l’euro comme la mondialisation oblige les entreprises à être « 

price makers », c’est-à-dire à limiter l’influence des prix sur les quantités vendues. Par ailleurs, la progression des salaires et des cotisations sociales doit être déterminée par les gains de productivité. Si ces deux principes ne sont pas respectés, la déformation du partage de la valeur ajoutée au profit du capital risque de disparaître dans la baisse des prix de vente. Dès lors, elle ne permettra pas d’améliorer la rentabilité du capital. C’est ce qui s’est passé dans les années 90. La désinflation compétitive a généré un solde commercial excédentaire qui a vite fondu quand les Allemands ont décidé de limiter la progression de la masse salariale. Et en définitive, les investissements en innovation des entreprises françaises ne représentent que 1,4 % du PIB comme au début des années 90, alors que ceux des entreprises allemandes n’ont cessé de progresser durant cette même période pour représenter 1,9 % du PIB.

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