L'analyse de... Jean-Paul Betbèze, chef économiste de Crédit Agricole SA

Comment piloter le G20 de l'après-crise ?

le 20/09/2012 L'AGEFI Hebdo

Quand la crise atteint le G7, ce dernier invente le G20 pour s’en sortir. Ce ne sont plus les riches du G7 qui discutent entre eux et invitent en fin de session certains « autres ». Les riches ne le sont plus ; les « autres » font d’autant plus partie de la nouvelle structure qu’on ne peut rien sans eux. Voilà la Chine, l’Inde, le Brésil, la Russie bien sûr (déjà membre du G8), toute cette part du monde qui va si vite, derrière les BRIC (devenus BRICS avec l’Afrique du Sud) qui travaillent à une « architecture commune ». Cette part du monde qui fait son entrée dans les réunions mondiales a des réserves financières ; elle a été peu atteinte jusqu’à présent par la crise. Son poids dans la population lui confère en outre une tout autre légitimité que le G7 : c’est désormais le monde qui tente de s’en sortir, ensemble.

Ces BRIC sont méconnaissables depuis que l’économiste en chef de Goldman Sachs, Jim O’Neil, a attiré, le 30 novembre 2001, l’attention sur eux, surtout l’attention américaine. A l’époque, il écrivait que les BRIC pesaient 8 % du PIB mondial et pourraient en peser au moins 12 % dans dix ans, autrement dit maintenant. Les calculs qu’il présente sont nombreux, en fonction d’hypothèses variées, mais l’idée demeure que le monde change plus vite et qu’il faut en tenir compte au plus tôt - pour mieux le gérer. Le G7, selon lui, n’est plus l’outil adapté. Il faut faire venir la Chine au moins, puis l’Inde et le Brésil, en demandant à l’Allemagne, à la France et à l’Italie de céder leurs places, une seule allant à la zone euro. On voyait la manœuvre.

Aujourd’hui, en refaisant les calculs de Jim O’Neil et en prenant l’hypothèse de prolongation des tendances de croissance, on trouve une tout autre réalité. D’abord, comme Jim O’Neil l’avait annoncé, le poids du G7 dans le monde baisse considérablement. En prenant les chiffres du Fonds monétaire international (FMI) après 2010, il ne s’agit plus d’un G7 à 62 % du PIB mondial, mais plutôt à 48 %. Il représente moins de la moitié de la richesse annuelle produite, notamment parce que la part de l'économie américaine dans le PIB mondial est désormais aux alentours de 22 %, contre 34 % attendus par Jim O’Neil. Les Etats-Unis n’ont pas eu les 3 % de croissance prévus : la crise est passée par là. Cette crise a aussi affecté le Japon, l’Allemagne et le Royaume-Uni, et la France dans une moindre mesure. En continuant et en reprenant les prévisions du FMI, on voit que dans cinq ans, les BRICS pèseront plus que les Etats-Unis et la moitié du G7.

Evidemment, ce sont là de simples projections. Mais on ne peut passer sous silence le fait qu’une part du monde croît plus vite que la part ancienne, et surtout qu’elle s’organise. Les BRICS, cet acronyme qui devait éveiller les esprits des « vieux » et qui a été si critiqué, devient l’occasion de colloques BRICS, sous la responsabilité de leurs chefs d’Etat. Le 16 juin 2009, ce fut Yekaterinburg ; le 16 avril 2010 Brasilia ; le 14 avril 2011 Sany, en Chine, année où l’Afrique du Sud a rejoint le club ; le 29 mars 2012 New Delhi, en attendant 2013 en Afrique du Sud.

Dans ces colloques, les responsables développent leurs points de vue, sur le modèle évident du G20, avec des programmes de travail et de véritables rapports comparatifs. Bien sûr, pas besoin d’être grand clerc pour savoir que chacun gère sa communication au plus près par rapport aux autres. Par exemple, le Brésil et l’Inde sont plus explicites sur leur politique monétaire ou leur stratégie de croissance que la Chine. Mais ces colloques se donnent des axes sectoriels pour renforcer leurs liens internes : agriculture, finance, coopération industrielle, transport, échanges, avec des possibilités de crédits croisés, au cas où. Cela va dans le bons sens, celui d’un mode qui veut réduire ses déséquilibres et coopère, mais attention à la naïveté. Reste à voir comment les grandes régions du monde vont être influencées, en Asie, Amérique latine et Afrique, par un membre du BRICS, et comment les « anciens » vont réagir. Reste à voir quelle réaction auront les Etats-Unis par rapport à une stratégie qui essaie de réduire le poids du dollar. Reste enfin à voir comment vont évoluer les rapports, au sein du G20, entre un G7 qui pilote toujours, avec ses amis (Corée, Australie, Mexique), et les BRICS, avec leurs nouveaux amis. Le monde, dans la crise des riches, reste géré par les riches. Pour combien de temps ?

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