Référendum sur l'Europe

La City vote contre

le 27/02/2014 L'AGEFI Hebdo

La perspective d’une sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne pousse les institutions financières à faire entendre leur voix.

bloomberg

Que l’on se trouve à Bruxelles ou à Londres, la question de l’influence du Royaume-Uni au sein de l’Union européenne (UE) est matière à interprétation. En particulier depuis le veto historique imposé par le Premier ministre britannique David Cameron à un nouvel accord européen en décembre 2011 : « Nous avons constaté depuis une évolution dans le ton aussi bien que dans la forme, estime Vivien Pertusot, responsable à Bruxelles de l’Ifri (Institut français des relations internationales). On a le sentiment d’une véritable distanciation de la part des Britanniques sur les questions européennes, surtout quand il s’agit de la zone euro et d’une diminution de leur capital d’influence, même parmi leurs alliés de toujours comme le Danemark ou l’ensemble des pays scandinaves. »

Inquiétudes croissantes

La déclaration de David Cameron le 23 janvier 2013 au sujet de l’organisation d’un référendum sur le maintien du Royaume-Uni dans l’Union européenne pas plus tard qu’en 2017 si son parti était réélu aux élections générales de 2015 a marqué un durcissement supplémentaire de sa part, témoignant de son souci de soigner la base conservatrice de son parti. Avant cette échéance, le Premier ministre britannique souhaite renégocier les liens entre son pays et ses partenaires de l’UE. Mais un an après ce tournant diplomatique, les difficultés semblent s’amonceler : fin janvier, la Chambre des lords britannique a refusé d’adopter un texte figeant dans la loi la promesse de référendum, empêchant par la même occasion l’adoption du texte d’ici à la fin de la session parlementaire en avril. Malgré les fanfaronnades de David Cameron décidé à passer en force s’il le faut, la probabilité d’un « Brexit » (mot-valise formé à partir de Britishet exit) est accueillie de plus en plus fraîchement par la City : « Nous avons reçu un certain nombre de demandes informelles de la part de nos clients dans le secteur financier, désireux d’en savoir plus sur l’impact potentiel sur leurs opérations, explique Peter Snowdon, associé au sein du cabinet d’avocats Norton Rose Fulbright. En ce qui nous concerne, toute la difficulté réside à l’heure actuelle dans l’incertitude qui entoure un possible ‘Brexit’, et même le fait de savoir s’il y aura bien l’organisation d’un référendum. »

Refusant d’entrer dans le débat politique, les établissements financiers mettent en avant les avantages économiques de leur appartenance à l’UE, en particulier l’importance primordiale de l’accès au marché unique. Fin janvier, des banques de la City ont ainsi donné leurs réponses à une consultation lancée par le Trésor (balance of competences review) destinée à donner du grain à moudre aux ministres britanniques en amont d’une possible renégociation du traité européen. Pour la BBA, l’association des banques britanniques, « la prééminence de Londres, et plus généralement du Royaume-Uni comme centre financier, est intrinsèquement liée à l’accès du pays au marché unique. Sans le maintien de cet accès, Londres risquerait de perdre ce statut ».

Mieux travailler avec l’UE

Citi, qui emploie quelque 10.000 salariés au Royaume-Uni, a fait état « d’une montée en puissance des inquiétudes » de la part de ses clients « sur leur capacité à utiliser le Royaume-Uni comme leur hub régional si ce pays devait perdre de son influence ou de ses liens avec l’Union Européenne ». Les craintes de ces conséquences néfastes auraient poussé les institutions financières britanniques à s’engager dans une démarche d’intégration avec l’UE destinée à privilégier l’intérêt commun : « A l’heure actuelle, on assiste à un engagement très fort de la part des entreprises financières basées au Royaume-Uni pour définir de quelles manières elles pourraient mieux travailler avec l’Union européenne et améliorer la compétitivité de l’ensemble des Etats membres, confirme Nicky Edwards, directrice en charge des questions réglementaires au sein de City UK, l’organisation représentative des intérêts de la City. Il existe un lobbying intense pour que le marché unique reste bel et bien vivant. »

Souvent accusé d’intervenir tardivement dans les négociations et d’imposer ses vues, Londres travaillerait actuellement à s’engager plus en amont dans toute nouvelle discussion sur des dossiers réglementaires. Car à la City, la crainte est grande d’assister à un départ massif des institutions financières. D'autant que des avertissements se sont déjà fait entendre : la banque d’investissement américaine Goldman Sachs, qui emploie 6.000 salariés dans le pays, a publiquement fait état de son intention de re-domicilier un certain nombre de ses activités à Francfort ou Paris dans l’éventualité d’une sortie de l’Union européenne.

Prise de conscience tardive

Mais pour Karel Lannoo, directeur général du CEPS (Centre for European Policies Studies) à Bruxelles, la prise de conscience des établissements financiers arrive trop tard : « Le mal est déjà fait. L’industrie et les banques commencent à réaliser quel sera l'impact de la sortie, mais les hommes politiques n'ont pas su gérer le débat, préférant donner raison aux plus eurosceptiques ». Côté britannique, le lobbying anti-Bruxelles n’a pas diminué. Alors même que David Cameron a promis d’en finir avec la fameuse red tape (la bureaucratie), Bruxelles est jugée trop technocratique et les réglementations qui en découlent, trop coûteuses. Une étude publiée en octobre 2013 par le think tankeurosceptique Open Europe soulignait que les cent réglementations européennes les plus onéreuses, tous secteurs confondus, coûtaient à l’économie britannique 27,4 milliards de livres par an. Pis, dans un quart des cas, les coûts dépasseraient les bénéfices…

Négociations avec la France

Dans la sphère politique, quelques voix commencent néanmoins à s’élever sur l’importance d’évaluer froidement les mérites des réglementations financières venues de Bruxelles. Selon un rapport du comité des questions européennes au sein de la Chambre des Lords publié mi-février, le Royaume-Uni aurait tout intérêt à ne pas exclure l’adhésion à l’Union bancaire européenne. Tout en reconnaissant que la question de l’adhésion fait l’objet de controverses au sein de ses membres, la Commission a invité le gouvernement britannique à pondérer son jugement : « Il ne serait pas sage de fermer la porte à la possibilité d’un certain niveau de participation dans l’Union bancaire à l’avenir, en particulier si on l’utilise comme un moyen de promouvoir et de modeler davantage le marché unique dans les services financiers, avec un Royaume-Uni qui en ferait partie ».

Alors que l’industrie se mobilise, la renégociation entre le Royaume-Uni et ses partenaires européens semble, elle, au point mort : « Malgré la volonté britannique de montrer que cette réforme est non seulement nécessaire mais urgente, un certain nombre de pays comme la France restent réticents », estime Vivien Pertusot. Le calendrier serait délicat en raison de l’organisation de l'élection présidentielle en France en 2017. « Le Royaume-Uni peut toujours demander un certain nombre d’aménagements ou de concessions, par exemple l’achèvement du marché unique dans le secteur des services, mais ce ne sera au final qu’une faible consolation », poursuit le responsable de l’Ifri.

A l’occasion du sommet franco-britannique des chefs d’Etat fin janvier entre David Cameron et François Hollande, les relations avec l’UE ont constitué une pomme de discorde, François Hollande ayant réitéré que la renégociation n’était pas la priorité. Reste alors l’hypothèse tant redoutée d’une sortie du Royaume-Uni de l’UE. « Si elle se confirmait, la sortie effective nécessiterait une période minimale de deux ans, explique le responsable de l’Ifri. Pendant ce laps de temps, il est presque certain que d’intenses négociations seraient menées par la Grande-Bretagne pour conserver des liens commerciaux importants avec l’UE ». En revanche, le maintien de l’accès au marché unique, objectif primordial des établissements financiers, serait loin d’être garanti : « Si le Royaume-Uni sort, il n’y aura pas d’autres alternatives que la sortie de l’espace économique européen, explique Karel Lannoo. Dans la mesure où le Royaume-Uni sera un état tiers, il sera soumis à des barrières commerciales plus rigoureuses : l’accès aux services financiers deviendrait donc de ce fait beaucoup plus difficile. » Un scénario catastrophe dont la City ne veut pas entendre parler.

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