DOSSIER Asie

Chine, quand l’inflation s'éveille

le 07/07/2011 L'AGEFI Hebdo

Le gouvernement chinois doit continuer à lutter contre la hausse des prix, malgré le léger ralentissement économique.

La Chine peut-elle gagner la bataille de l’inflation ? Wen Jiabao, le Premier ministre chinois, a affirmé que l’augmentation des prix serait sous contrôle cette année, sans que cela compromette la croissance économique. Le gouvernement en a fait sa priorité. Wen Jiabao a précisé que l’inflation serait en dessous de 5 %, alors que l’objectif initial était de 4 %. Or les derniers chiffres ne sont pas encourageants : l’indice des prix à la consommation a progressé de 5,5 % en mai en glissement annuel, le rythme le plus rapide depuis juillet 2008, après 3,3 % en 2010. L’inflation hors prix alimentaires a atteint un record de 2,9 %. La plupart des économistes prévoient un chiffre à près de 6 % en juin, et n’attendent un ralentissement qu’en fin d’année. « Techniquement, la hausse s’explique principalement par les prix alimentaires, qui ont crû de 11,7 % en mai en glissement annuel, observe Li Cui, économiste de Royal Bank of Scotland. Le facteur plus fondamental est la reprise de la demande intérieure. La hausse des salaires est en partie répercutée sur les prix de vente, notamment dans les services. » Le salaire moyen a progressé de 13,5 % et de 14,1 % dans les secteurs « non privé » et privé en 2010 selon le National Bureau of Statistics, et il continue de croître cette année.

Les grands moyens

L’inflation serait même autour de 10 %, selon Bei Xu, économiste de Natixis (lire aussi l'entretien page 28), le chiffre officiel n’étant pas compatible avec la hausse rapide des coûts salariaux et des profits des entreprises. « Avec le rythme de croissance actuel, il est illusoire de maintenir une inflation en dessous de 4 %. On voit apparaître une inflation structurelle ». Le PIB a augmenté de 9,7 % au premier trimestre, après 10,3 % en 2010. Les dirigeants ont certes un objectif de croissance (7 % par an jusqu’en 2015, contre 7,5 % de 2006 à 2010), mais ils ne peuvent pas tolérer une hausse des prix trop rapide. « Contrôler l’inflation est très important pour la stabilité sociale, notamment dans la période actuelle de transition politique, souligne Dariusz Kowalczyk, économiste de Crédit Agricole CIB. Une grande partie de la population est frappée par la hausse des prix de l’alimentation et du logement. » Théoriquement, le pouvoir d’achat des ménages continue d’augmenter, les salaires progressant plus vite que les prix. Le problème est qu’une inflation de 6 % pèse sur la confiance des ménages et peut freiner la consommation.

Le gouvernement a donc utilisé les grands moyens. En novembre 2010, il a pris plusieurs mesures pour freiner la hausse des prix alimentaires (contrôle de certains prix, mise à disposition de stocks, subventions aux plus pauvres, etc.). « Ces mesures n’ont pas été efficaces et ont parfois été contre-productives, comme le contrôle des prix, constate Tim Condon, responsable de la recherche Asie chez ING Financial Markets. La hausse des prix alimentaires reste élevée. » Pékin s’est aussi employé à contenir le boom de l’immobilier (augmentation des acomptes à payer à l’achat, hausse des taux d’intérêt minimaux, interdiction d’achats multiples…). « Ces mesures portent leurs fruits, dit Tim Condon. Les prix augmentent à un rythme moins élevé et les volumes de transactions ont diminué. Mais il n’y a pas d’effondrement global. Plusieurs villes font état de baisses de prix, mais il y en a toujours où ils sont en surchauffe. » En parallèle, le 12eplan quinquennal 2011-2015 prévoit la construction de 36 millions de logements sociaux d’ici à 2015, dont 10 millions cette année, ce qui devrait soutenir le secteur de la construction.

Les autorités se sont aussi engagées dans un cycle de resserrement de la politique monétaire. La Banque populaire de Chine a porté le taux d’intérêt des crédits à 1 an à 6,31 %, contre 5,31 % début 2010, et a surtout relevé le ratio de réserves obligatoires des grandes banques à 21,5 % (19,5 % pour les plus petites), contre 15,5 % début 2010. Elle n’a pas fixé de plafond au volume de prêts distribués comme les années précédentes (la cible de 7.500 milliards de yuans en 2010 a largement été dépassée), mais elle vérifie chaque mois les niveaux de crédit et de capital des institutions financières, et vise une croissance de la masse monétaire M2 de 16 % cette année (celle-ci a augmenté de 20 % en 2010 et de 28 % en 2009). Pour Wei Yao, économiste de Société Générale CIB, cette politique relève plus d’une « normalisation » après l’énorme stimulus de 2008-2009 que d’un « resserrement ». « D’une part, les hausses de taux d’intérêt sont beaucoup moins fréquentes que lors du cycle 2006-2007. D’autre part, les relèvements de ratios de réserves obligatoires ne compensent que partiellement les achats de dollars par la banque centrale sur le marché interbancaire pour contrôler le taux de change. Il y a toujours un excès de liquidités dans le système. »

La politique monétaire a tout de même commencé à avoir des effets : les prêts accordés par les banques de janvier à mai s’élèvent à 3.530 milliards de yuans, soit 12 % de moins qu’à la même période en 2010, et la croissance de M2 a été ramenée à 15,1 % en mai en glissement annuel, le rythme le plus lent depuis novembre 2008. « Le resserrement monétaire devrait aider à freiner l’inflation dans les mois à venir, il y a un certain délai d’efficacité, explique Dariusz Kowalczyk. De plus, il est difficile de contrôler certaines sources d’inflation comme les matières premières. Le gouvernement doit aussi utiliser d’autres outils comme l’appréciation du renminbi. » La monnaie chinoise n’a gagné que 2,2 % face au dollar depuis le début de l’année (à 6,4634 yuans contre 1 dollar le 29 juin). Par ailleurs, le Fonds monétaire international a conseillé à la Chine d’utiliser davantage les taux d’intérêt et moins les limites administratives sur la croissance du crédit.

Léger ralentissement

Pour l’instant, l’impact du resserrement monétaire sur l’économie est très inégal. « Le contrôle du crédit handicape plus les PME que les grandes entreprises, qui ont beaucoup de liquidités et un accès au crédit structurellement plus facile, assure Wei Yao. Les PME doivent se tourner vers le système bancaire informel, où les taux d’intérêt sont plus élevés. » Les marchés sont à l’affût du moindre signe de ralentissement, notamment dans l’immobilier. « L’indice PMI a baissé et la progression de la production industrielle et des ventes de détail a ralenti par rapport aux niveaux record de l’an dernier, note Li Cui. Mais la croissance de la demande est toujours robuste. Les investissements, en particulier dans les infrastructures et l’immobilier, restent très dynamiques. »

La croissance doit être au minimum de 8 % pour créer suffisamment d’emplois, selon certains économistes. Or la liquidité actuelle est suffisante pour soutenir une croissance de 9 %, selon HSBC. « Le gouvernement a encore une marge de manœuvre dans sa lutte contre l’inflation, estime Christine Peltier, économiste de BNP Paribas CIB. La progression du crédit, même si elle a ralenti, est encore à son rythme des années d’avant-crise, les taux d’intérêt réels sont toujours très bas et il reste beaucoup de liquidités dans le système. D’ici à la fin de l’année, on peut s’attendre à une nouvelle remontée des taux et à d’autres hausses des ratios de réserves obligatoires. »

Le gouvernement semble davantage préoccupé par l’inflation que par le léger ralentissement de l’économie. « Il s’agit d’un ralentissement modeste et normal après un énorme stimulus, considère Andrew Batson, responsable de la recherche de GaveKal Dragonomics. Une inflation élevée signifie que l’économie croît trop vite. Le resserrement monétaire était nécessaire et pourrait continuer. »

A lire aussi