La Chine aux prises avec le crédit non bancaire

le 17/11/2011 L'AGEFI Hebdo

Le resserrement de la politique monétaire a favorisé les financements hors du système officiel. Le gouvernement réagit.

Photo : Bloomberg

Des dizaines de faillites et de procès, une centaine de chefs d’entreprise en fuite ou suicidés, 110 milliards de yuans (12,7 milliards d’euros) de prêts informels… La crise de la dette non bancaire à Wenzhou, dans la province du Zhejiang, s’est aggravée au troisième trimestre au point d’attirer l’attention des autorités à Pékin. Le Premier ministre Wen Jiabao s’est rendu dans cette ville pionnière du capitalisme chinois début octobre et des aides ont été débloquées pour les petites et moyennes entreprises accablées de dettes. Selon les autorités municipales, la crise est sous contrôle, mais plusieurs économistes mettent en garde contre l’ampleur et les risques du shadow banking (finance de l’ombre) au niveau national.

Les activités de crédit hors du système bancaire officiel ne sont pas nouvelles, mais elles se sont considérablement développées avec le resserrement de la politique monétaire (la Banque populaire de Chine a fixé un objectif de croissance de la masse monétaire M2 de 16 % cette année, après une progression de 20 % en 2010, et a relevé le ratio de réserves obligatoires des grandes banques à 21,5 %, contre 15 % début 2010). « Après que les conditions de crédit ont commencé à se durcir, différents emprunteurs, notamment les PME et les promoteurs immobiliers, n’ont plus eu accès au crédit bancaire et ont dû se tourner vers le marché informel », explique Tim Condon, responsable de la recherche Asie chez ING Financial Markets Research. De plus, à cause de taux d’intérêt réels négatifs (le taux nominal à 1 an sur les dépôts est de 3,5 % alors que l’inflation était de 5,5 % en octobre), les déposants ont prêté de l’argent à des entreprises, directement ou par l’intermédiaire de trusts, à des taux d’intérêt élevés.

Par définition, il est difficile de mesurer le phénomène. La banque centrale a créé un nouvel indicateur de liquidité (social financing), mais celui-ci ne couvre pas certains types de financement comme les prêts privés. Les crédits informels augmenteraient de 50 % en glissement annuel depuis le début de l’année, selon Dong Tao, économiste en chef pour l’Asie hors Japon de Credit Suisse. Toutes activités confondues (prêts entre entreprises arrangés par des banques hors bilan, prêts privés ou pour compte de tiers, etc.), le shadow banking représenterait désormais 10.000 milliards de yuans (à la fin du premier semestre), soit 20 % du total des prêts bancaires, selon les analystes d’UBS Wealth Management Research (lire l’entretien). Or le crédit croît plus vite que le PIB (voir le graphique ci-dessous), ce qui suscite des inquiétudes sur la qualité des prêts accordés.

Opacité à haut risque

Les prêts privés, octroyés par des individus ou des entreprises riches en liquidités, dont certaines très connues comme China Mobile et PetroChina, constituent l’une des activités les plus opaques et les plus risquées. « Dans certaines régions comme le Jiangsu, le Zhejiang, le Fujian et le Guangdong, mais aussi à Erdos en Mongolie intérieure, le crédit privé s’est développé en dehors des cercles familiaux et amicaux, observe Xingdong Chen, économiste en chef pour la Chine de BNP Paribas CIB. Les prêteurs n’ont plus vérifié de manière approfondie la situation des entités auxquelles ils octroyaient un crédit, et celles-ci étaient engagées dans des activités spéculatives. »

A Wenzhou, 89 % des familles et 60 % des entreprises sont impliquées dans le crédit privé, selon une étude de la branche locale de la banque centrale. Pour Wendy Liu, analyste de RBS, cette ville présente des similitudes avec d’autres régions (difficulté des PME à accéder au crédit bancaire, hausse des coûts de production, transition vers des activités plus intensives en capital, etc.), mais sa situation ne peut pas être extrapolée au reste de la Chine. « Wenzhou a une longue histoire d’associations de crédit, dont certaines disparaissent périodiquement lorsque les conditions monétaires se durcissent, et ses PME ont probablement davantage participé à la spéculation », assure-t-elle.

Joseph Tse, gérant chez Fidelity, affirme au contraire qu’une grande partie de la Chine est concernée. « Ces deux dernières années, de nombreuses PME ont dû emprunter à des sources officieuses, parfois à un taux d’intérêt mensuel élevé. Le gouvernement est en train de soutenir les PME au moment où la situation prend de l’ampleur. »

Près de 60 % des crédits informels ont bénéficié à l’immobilier (surtout à des petits et moyens promoteurs), et seulement 20 % à 30 % à d’autres activités, selon Dong Tao. Le problème est que le marché immobilier souffre de plus en plus des restrictions mises en place par le gouvernement (lire l’encadré). « La plupart des promoteurs immobiliers ont refusé de baisser leurs prix alors que le volume des transactions a diminué, indique Dong Tao. Ils ont donc payé des taux d’intérêt entre 14 % et 70 % sur une base annuelle dans l’espoir que la politique des autorités se relâche. Ils sont le maillon le plus faible de la chaîne du crédit informel. S’ils cassent, l’ensemble du système est menacé. »

Exposition des banques

D’autres risques planent sur le système : le ralentissement économique, couplé aux pressions inflationnistes, pourrait réduire les retours sur investissement escomptés et dégrader la qualité des crédits ; et une réglementation plus stricte pourrait pousser les acteurs du shadow banking à moins prêter, ce qui entraînerait des défauts dans la chaîne du crédit.

Les grandes banques cotées, qui augmentent déjà leurs provisions en raison du ralentissement (leurs ratios de couverture des pertes sur prêts étaient de 200 % à 350 % à la fin du premier semestre, selon UBS Wealth Management Research), ne sont pas déconnectées du système de crédit informel (en fin de compte, elles le financent à hauteur de 60 % environ, selon Credit Suisse). Elles peuvent par exemple prêter de l’argent à une entreprise publique, qui elle-même octroie des crédits à des PME. Elles peuvent aussi prêter à des entreprises privées à des taux d’intérêt élevés, et vendre ces crédits à leurs clients dans des produits de gestion de patrimoine gérés par des trusts. Les actifs des trusts ont dépassé 3.500 milliards de yuans en juin, selon la China Trustee Association, et plus de la moitié sont directement utilisés comme prêts bancaires. Le système bancaire officiel, même s’il n’est exposé au shadow banking qu’indirectement, pourrait souffrir d’un stress général parmi les emprunteurs.

Les autorités ont toujours la capacité d’intervenir en cas de crise systémique (la dette publique hors passifs éventuels liés au secteur financier représente un peu plus de 60 % du PIB selon GaveKal Dragonomics, et les réserves de change s’élèvent à 3.200 milliards de dollars, selon Bloomberg). Elles ont déjà pris des mesures pour soutenir les PME et limiter le système bancaire informel. Le gouvernement a récemment autorisé les petites entreprises à émettre plus de titres de dette et à payer moins de taxes, la Commission de régulation bancaire a demandé aux banques de leur accorder plus de crédits, de rapatrier dans leurs bilans les prêts cédés dans des produits de gestion de patrimoine, et a renforcé la réglementation des trusts. La banque centrale, elle, a décidé d’inclure dans les réserves obligatoires les dépôts de garantie liés aux acceptations de banque et aux lettres de crédit.

Le shadow banking est déjà affecté par le resserrement de la politique monétaire, selon Tim Condon. Dans le social financing, le total des catégories autres que les nouveaux prêts en yuans est passé de 1.640 milliards de yuans au deuxième trimestre à 530 milliards au troisième trimestre. « Il y a deux sources de financement du ‘shadow banking’, affirme Tim Condon. Le système bancaire et les entreprises qui ont des excédents de liquidité. Le resserrement monétaire réduit les deux : directement, il est plus cher pour les banques de prêter, et indirectement, les excédents de liquidité se tarissent. » Néanmoins, d’aucuns soulignent que certains crédits ont pu changer de forme et échapper à l’indicateur de la banque centrale.

Les autorités pourraient prendre d’autres mesures pour limiter le système bancaire informel. La plus efficace, selon les économistes, serait d’augmenter les taux d’intérêt sur les dépôts afin de ramener de la liquidité dans les banques (l’inconvénient serait de réduire leurs marges d’intérêt). En somme, le développement du shadow banking fait pression sur le gouvernement pour qu’il normalise la politique monétaire, en l’axant davantage sur les taux d’intérêt que sur les mesures quantitatives.

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