L'analyse de... Hervé Juvin, président d'Eurogroup Institute

Du charme des bulles et de leur nécessité

le 13/02/2014 L'AGEFI Hebdo

Déflation ou pas ? Regain industriel ou déclin ? La morosité ambiante donne envie d’entendre d’autres histoires. Des histoires qui fassent rêver, qui viennent d’ailleurs, qui donnent envie, justement. D’y croire, d’investir, de risquer.

Bien sûr, il ne s’agit pas de littérature. Les analyses des sociétés de gestion, les prévisions des économistes, les conseils des gérants, l’ont remplacée. C’est là dorénavant que se construisent les fictions qui font battre le cœur et qui mobilisent, fébriles, des millions d’accros des écrans, des

chartset des tableurs. C’est là que les grands récits contemporains, les grands romans imaginaires trouvent leur public, jamais rassasié de suspense, de nouvelles et de surprises. C’est qu’il en faut, de l’imagination, pour inventer toujours de nouvelles propositions d’investissement, pour mettre en place de nouvelles histoires, aussi crédibles que les précédentes, et qui, cette fois, c’est promis, ouvriront grandes les portes de la fortune – du retour sur investissement sans risque et sans volatilité !

Les stratèges, les vrais, à l’Otan ou à Saint-Cyr, n’en doutent pas : la rhétorique stratégique est aussi importante que la stratégie elle-même. Que fut la guerre froide sinon un assaut de rhétorique et une menace permanente, sans intention de l’exécuter ? Au premier rang de la rhétorique stratégique appliquée à la finance figure l’invention des Brics. Tout a été dit à leur sujet, le meilleur et le pire. Le plus juste consiste à faire observer que la Chine est à elle seule un continent économique à part entière, que la Russie a tout d’une puissance en décomposition, ne serait-ce que par la réduction de son économie aux seules matières premières – même les Kalashnikov se vendent moins – et qui peut citer un seul produit industriel russe présent sur le marché mondial ? Poursuivons avec l'exception indienne – un pays qui ne sacrifie pas sa société à son économie – et les incertitudes sur le modèle de développement suivi aussi bien par le Brésil et l’Afrique du Sud que par le Mexique, la Turquie et quelques autres prétendants au titre de « grand émergent ».

L’actualité récente est venue confirmer ces observations, et ce scepticisme. Les Brics ont volé en éclats ! Le modèle du Brésil n’est ni durable ni résilient ; la violence qui sévit dans nombre de villes mériterait au Mexique l’appellation de pays en guerre civile, même si les affaires s'y poursuivent, comme elles continuent au Nigeria ou en Afrique du Sud, au prix d’un aveuglement croissant sur les conditions effectives de l’activité. Et la crise des monnaies et des taux d’intérêt qui touche l’un après l’autre les pays dits « émergents », a toute chance de renvoyer les Brics dans l’enfer des illusions perdues. Dommage, c’était une belle histoire. Et les premiers à l’avoir achetée – pardon, à avoir investi – ont bien profité de la naïveté de leurs suiveurs, qui auront beaucoup perdu. Tout est affaire de timing, n’est-ce pas !

Quelle sera la belle histoire que les uns et les autres vendront au marché ? Sera-t-elle géographique, sectorielle, thématique ? Quelle sera la meilleure idée ? L’or, les monnaies, les nouvelles entreprises, les nouveaux pays de marché, les besoins primaires, le virtuel, le luxe ? Toutes les idées sont bonnes à vendre et, d’ailleurs, il n’est pas exclu que plusieurs se disputent les faveurs des investisseurs. C’est que les moyens ne manquent pas ; peu importent les chiffres, sujets à caution, ce sont des milliers de milliards de dollars qui se sont déversés depuis 2008.

Quelle que soit leur destination, ces belles histoires participent à une réalité, la création de bulles. Elles contribuent à résorber les excès de liquidité qui caractérisent nos économies – qui les caractériseraient si les facilités monétaires se retrouvaient dans l’économie. C’est bien en quoi elles sont triplement utiles, en dehors d’occuper une industrie de la gestion qui aurait du mal, sans elles, à remplir ses journées. D’abord, parce qu’elles font prendre aux capitaux le chemin du financement de l’activité, que ce soit en Afrique, dans le virtuel, ou sur Mars, cela a peu d’importance, les banques centrales s’en porteront mieux. Ensuite, parce qu’elles font sortir l’argent d’où il se cache, se replie et se terre ; une partie au moins sera utile, soutiendra des projets, fera grandir des entreprises, et aidera ce qui ressemble au progrès. Entre les agiles, qui vont trouver les bonnes idées, qui seront les premiers à investir, qui sauront aussi sortir, et les autres, qui seront coincés, illiquides et pris au piège, les écarts seront violents. Et il n’est pas inutile de trouver une histoire qui sépare les bons des mauvais, les agiles des obèses, même si, bien entendu, ce n’est pas une histoire morale.

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