Bruxelles veut déconcentrer le marché de l’audit

le 17/02/2011 L'AGEFI Hebdo

La Commission européenne souhaite favoriser l’émergence d’acteurs capables de rivaliser avec les « Big Four ».

Le marché de l’audit s’achemine vers une restructuration. « Le statu quo n’est pas une option », a affirmé Michel Barnier, commissaire au Marché intérieur et aux Services, à l’issue d’une consultation qui a recueilli plus de 10.000 pages d’avis sur le rôle des auditeurs, leur indépendance, la structure du marché, le traitement des PME et la supervision internationale. « Le constat est connu, le marché de l’audit est hyperconcentré, a-t-il déclaré lors d’une conférence rassemblant des centaines de professionnels. On parle des ‘Big Four’ (KPMG, Deloitte, PricewaterhouseCoopers et Ernst & Young, NDLR), qui auditent par exemple 99 entreprises sur les 100 qui composent l’indice FTSE 100 (…). Cela pourrait poser un risque en cas de défaillance d’un acteur. »

Michel Barnier présentera un projet de directive en novembre, mais il a déjà retenu plusieurs pistes de réforme. A commencer par l’instauration d’un audit conjoint à l’échelle européenne, en allant plus loin que le co-commissariat pratiqué en France : les entreprises auditées devraient choisir au moins un cabinet ne faisant pas partie des Big Four. Une idée contestée par les quatre grands auditeurs, applaudie par les plus petits, et diversement accueillie par les investisseurs et les entreprises. « Il n’y a pas de concentration, il y a des milliers de cabinets qui sont spécialisés dans différents segments de marché, dit Alain Pons, président de la direction générale de Deloitte France. Quand on est une entreprise mondiale, on a déjà le choix entre sept ou huit acteurs. Partout dans le monde, rien n’empêche d’opter pour un co-commissariat, mais en pratique, personne ne le fait. » Même son de cloche chez les autres « Big ». « Pourquoi le fait d’avoir quatre grands cabinets pose-t-il un problème ?, s’interroge Jean-Luc Decornoy, président de KPMG France. Les ’Big’ se sont constitués pour mieux répondre aux besoins des clients. Les petits cabinets ne sont pas forcément capables d’auditer de grands groupes internationaux. On risque d’altérer la sécurité financière. »

Les autres acteurs de la profession, tels les cabinets de taille moyenne Mazars, BDO, Grant Thornton et RSM, ont bien sûr apporté leur soutien à l’initiative de la Commission. « En France, le co-commissariat a permis de faire émerger des cabinets alternatifs dont Mazars, très présent dans le CAC 40. Sur le SBF 250, 54 sociétés sont co-auditées par un ‘non-Big Four’, explique Jean-Louis Mullenbach, associé de Bellot Mullenbach & Associés. Comme les entreprises peuvent changer de cabinet plus facilement, les auditeurs en place se remettent davantage en cause, plutôt que de s’endormir sur leurs lauriers. Ceux qui ne font pas partie des ‘Big Four’ apportent aussi un autre regard, avec une approche davantage fondée sur les risques. »

D’autres propositions pour faire émerger des acteurs sont sur la table, comme la rotation obligatoire des cabinets (idée rejetée par les professionnels, quelle que soit leur taille), le lancement d’un appel d’offres après une période donnée, l’harmonisation des règles et la mise en place d’un « passeport européen » sur le modèle appliqué dans d’autres secteurs (banque, assurance…). Michel Barnier a même évoqué l’instauration de plafonds pour les parts de marché de l’audit des plus grandes sociétés cotées.

Indépendance

Autre axe de travail, renforcer l’indépendance des auditeurs. « On ne peut plus se reposer sur une sorte de présomption d’indépendance, a prévenu le commissaire. La crise a écorné cette image en mettant au jour certains conflits d’intérêts. Elle nous a aussi montré les limites de l’autorégulation -  ‘soft law’ et codes de conduite - pour y répondre. » Plusieurs solutions sont envisagées : limiter les honoraires qu’un cabinet peut recevoir d’un seul client par rapport à ses revenus totaux, interdire le cumul des fonctions d’audit comptable et d’audit interne ou de conseil en stratégie, renforcer le rôle des comités d’audit et faire approuver le choix des auditeurs des institutions financières systémiques par leurs autorités de contrôle. Sur ces sujets, on retrouve plus ou moins les mêmes lignes de fracture dans la profession, les « Big » étant hostiles à l’interdiction du cumul.

La Commission s’inspire largement de l’exemple français (co-commissariat, règles strictes d’indépendance…), et va même plus loin. « La France est déjà le pays le plus régulé en matière d’audit, avertit Jean-Luc Decornoy. Si on va au-delà, il y a un risque de voir le métier perdre de son intérêt. On ressemblera à la profession américaine, où les meilleurs iront dans les entreprises et où les auditeurs, pour se protéger, se contenteront de remplir des ‘check-lists’. » Une accusation déjà formulée à l’encontre des « Big » en Europe.

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