DOSSIER Marchés émergents

Le Brésil reprend son souffle

le 03/05/2012 L'AGEFI Hebdo

La croissance devrait s'accélérer au second semestre, sans toutefois que le problème de compétitivité ait été résolu, et dans l'attente de réformes structurelles pour réduire les coûts de production.

Une vue de Sao Paulo, capitale économique du Brésil.

Le Brésil pourrait perdre la 6

eplace de l’économie mondiale qu’il a prise au Royaume-Uni en 2011, selon les dernières prévisions du Fonds monétaire international (FMI). Et pour cause, depuis le début de l’année dernière, la croissance ralentit : 1,4 % en glissement annuel au quatrième trimestre 2011, contre 7,5 % en 2010, année d’élection présidentielle. Le gouvernement s’attend à une croissance d’au moins 4 % cette année (le FMI anticipe 3 %), mais pour l’instant, les indicateurs (indice d’activité de la banque centrale, production industrielle, ventes au détail) ne sont pas flamboyants.

L’économie brésilienne pâtit du resserrement monétaire et budgétaire engagé en 2010 et 2011, après la relance post-crise. La banque centrale a augmenté son taux d’intérêt directeur (Selic) de 375 points de base entre avril 2010 et août 2011, jusqu’à 12,5 %, et pris des mesures prudentielles sur le crédit, afin de juguler l’inflation (passée de 4,5 % en août 2010 à 7,3 % en septembre 2011). De son côté, Dilma Roussef, arrivée au pouvoir en janvier 2011, a diminué les dépenses publiques et porté l’excédent budgétaire primaire de 2,7 % du PIB en 2010 à 3,1 % en 2011 (un niveau qu’elle entend maintenir en 2012 et 2013). Le gouvernement a annoncé une nouvelle baisse des dépenses pour cette année, de 55 milliards de reales, soit 1,25 % du PIB.

Depuis, en raison du ralentissement mondial, la banque centrale a changé son fusil d’épaule, et baissé le Selic de 350 points de base, à 9 % actuellement. Dans son dernier communiqué, elle pointe la « contribution désinflationniste » de la demande extérieure (les exportations représentent 11 % du PIB). L’inflation est retombée à 5,2 % en mars. Le gouvernement, lui, a obtenu des banques, qualifiées de « championnes du monde des 'spreads' », qu’elles baissent leurs taux d’intérêt pour ne pas entraver la reprise, après que la croissance du crédit a ralenti à 17,3 % en février (contre 18 % à 22 % depuis mai 2010).

Soutenir l'industrie

Le gouvernement se préoccupe surtout du secteur industriel, handicapé par l’appréciation du real. Dilma Roussef a dénoncé un « tsunami monétaire » des pays développés qui mènerait à une dépréciation de leurs monnaies. Elle a décrété une mobilisation générale pour soutenir l’industrie (sa production a baissé de 5 % entre mars 2011 et janvier 2012), sans remettre en cause l’objectif de consolidation budgétaire. Tous les moyens sont bons : interventions de la banque centrale sur le marché des changes, taxes sur les emprunts à l’étranger, baisse des cotisations sociales pour les industriels, nouveaux crédits de la banque de développement (BNDES), adoption d’un « Buy Brazilian Act », allègement des contraintes administratives pour les exportateurs, renforcement des contrôles douaniers, etc. Le Brésil se laisse aller au protectionnisme. Depuis début 2011, il a mis en place plus d’une vingtaine de mesures plus ou moins protectionnistes, selon Global Trade Alert, comme des quotas aux importations de voitures mexicaines.

Le Brésil souffre bien d’un problème de compétitivité (il n’est que 53esur 142 pays, selon le Global Competitiveness Index du Forum économique mondial), mais certains économistes mettent en cause d’autres facteurs que le taux de change de la monnaie brésilienne. Après s’être apprécié en 2010 et au premier semestre 2011, le real est d’ailleurs revenu à 1,87 contre le dollar, non loin de sa parité de pouvoir d’achat, selon le FMI. « Le principal souci est l’augmentation des salaires réels, plus rapide que celle de la productivité, observe Marcelo Carvalho, économiste de BNP Paribas CIB. Les entreprises peuvent difficilement répercuter la hausse de leurs coûts sur leurs prix car elles sont concurrencées par des produits importés bon marché. Résultat, l’industrie brésilienne a perdu des parts de marché. » En janvier, le salaire minimal a été augmenté de 14 %.

« Le Brésil devrait surtout engager des réformes structurelles pour réduire les coûts de production (le « Custo Brasil ») liés à la fiscalité et à la bureaucratie », estime William Landers, gérant spécialiste de l'Amérique latine chez BlackRock. Selon la Banque Mondiale, une entreprise doit consacrer 2.600 heures de travail à la fiscalité au Brésil, contre 277 heures en moyenne dans les pays de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques). D’autre part, une normalisation des taux d’intérêt, structurellement élevés, favoriserait l’investissement, notamment dans les infrastructures qui souffrent de goulots d’étranglement.

La consommation, principal moteur

A court terme, ces difficultés ne devraient pas enrayer la croissance. « L’industrie représente moins d’un quart du PIB et est très sensible aux conditions monétaires », indique Mario Robles, stratégiste de Crédit Agricole CIB. Le gouvernement consacre ses efforts à l’industrie pour des raisons électoralistes, affirment certains analystes. La consommation, soutenue par une classe moyenne grandissante et un taux de chômage au plus bas (5,7 % en février), reste le principal moteur de l’économie. « Les entreprises ne peuvent pas licencier facilement, elles ne le font que si leurs anticipations deviennent vraiment mauvaises », explique Marcelo Carvalho. De même, l’investissement est une source de croissance. Dans la perspective de la Coupe du monde de football en 2014 et des Jeux olympiques en 2016, les investissements étrangers continuent d’affluer (67 milliards de dollars en 2011, après 49 milliards en 2010, selon la banque centrale). Au total, les flux de capitaux privés pourraient s’élever à 142 milliards cette année, contre 137 milliards en 2011, selon l’Institut de la finance internationale (IIF).

Grâce à la baisse des taux d’intérêt et au soutien gouvernemental à certains secteurs, la croissance devrait accélérer à nouveau au second semestre, sans doute au-dessus de son potentiel de 4 %. Les 100 économistes sondés par la banque centrale prévoient en moyenne une croissance de 3,21 % en 2011 et de 4,25 % en 2012 ; et une inflation de 5,47 % dans les douze mois à venir. Toutefois, l’industrie pourrait à nouveau payer le prix de cette croissance retrouvée. « Une demande intérieure plus dynamique aurait pour conséquence un marché du travail plus tendu, des coûts salariaux élevés et une perte de compétitivité, préviennent les économistes de Morgan Stanley. A moins qu’il y ait une compensation par des mesures protectionnistes ou des taxes moins élevées, le secteur industriel pourrait décliner encore plus dans les mois à venir. »

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