L'analyse de... Vivien Levy-Garboua, "senior advisor", direction générale de BNP Paribas

Le bitcoin, mauvaise monnaie mais invention majeure

le 27/02/2014 L'AGEFI Hebdo

Le bitcoin, c’est magique. Personne n’y comprend rien, mais tout le monde en parle. Du coup, je ne résiste pas à la tentation d’ajouter mon opinion* sur le sujet : c’est une mauvaise monnaie, mais une invention majeure. Le bitcoin est une expérience grandeur nature de monnaie digitale, immatérielle, dont personne ne garantit la convertibilité « en quelque chose d’autre ». Il n’y a ni prêteur en dernier recours, ni engagement de reprise à un prix donné, ni monopole d’émission. La solution qui consisterait à « inventer » une banque pour émettre des « btc » est exclue a priori. Un système décentralisé doit permettre de résoudre les problèmes qui rendent une monnaie crédible et utilisée. Il y a donc des règles du jeu et une coopération organisée, mais pas de chef d’orchestre.

C’est une monnaie-marchandise. Les « btc » sont émis contre un service rendu et ils sont distribués à ceux qui rendent ce service à la collectivité. L’analogie avec l’or est recherchée jusque dans le vocabulaire. Le « mining » désigne le service qui justifie de recevoir des btc et qui consiste à valider, de façon rigoureuse, une séquence de transations et à faire connaître aux autres participants sur le réseau l’ensemble des transactions validées

Le bitcoin renoue avec la tradition de la théorie quantitative en adoptant une règle immuable d’émission jusqu’en… 2140. Aujourd’hui, la valeur du stock émis est de 8 milliards de dollars environ, un ordre de grandeur minuscule par rapport aux encours des grandes monnaies. Mais rien n’interdit que la valeur du btc soit multipliée par 100 ou par 1.000.

Comme monnaie, le bitcoin aspire au statut d’unité de compte, d’instrument d’échange et de réserve de valeur. Mais la règle rigide limitant le nombre de btc émis la rend très volatile et risquée. C’est donc une très mauvaise réserve de valeur. C’est aussi une piètre unité de compte : sa valeur fluctue sans cesse et n’est pas garantie. Personne ne va libeller sa production ou ses marchandises en btc. En revanche c’est un instrument de transaction : je peux libeller en btc un produit dont je connais le prix en dollars ou en euros, pourvu que je sois capable de coter le btc dans la devise correspondante.

Le bitcoin annonce des coûts de fonctionnement beaucoup plus faibles que ceux des réseaux de paiement traditionnels. Ce point, aujourd’hui controversé, est la condition pour que la plate-forme ait un intérêt économique.

Son avenir comme moyen de transaction repose sur la réponse à quatre questions : est-ce un système robuste, qui résistera aux hackers et autres manipulateurs ? Est-ce un système vraiment concurrentiel ou est-il entre les mains d’un petit nombre d’acteurs qui « tirent les ficelles » ? Comment vérifie-t-on la provenance et la destination des fonds dans un système anonyme et décentralisé ? Est-ce vraiment moins cher ? En attendant, le bitcoin attire les trafiquants, les libertaires qui se félicitent de l’absence d’un pouvoir central ou régalien, les spéculateurs et autres « chercheurs d’or » de l’ère digitale qui font confiance au respect des règles retenues, et tous ceux qui sont intéressés par les expériences sur le Net, persuadés sans doute qu’elles préfigurent de nouvelles évolutions de la société. Et peut-être ces derniers n’ont-ils pas tort. Le mérite du bitcoin, c’est de réussir à implémenter certaines des conditions de viabilité du système de paiement de manière décentralisée : quand A paie B en btc, il faut que B soit assuré que A lui transfère bien du « vrai » argent, c’est-à-dire quelque chose qui sera transférable ensuite à C et acceptable par ce dernier de manière irréversible. Il faut donc s’assurer qu’A n’a pas pu utiliser les mêmes btc pour payer B et quelqu’un d’autre en même temps. Il faut aussi permettre la traçabilité des transactions (ce que le bitcoin fait) et garantir néanmoins leur confidentialité (ce que le bitcoin prétend faire mais, de même que les banques ne peuvent refuser à leur régulateur de lever le secret bancaire, le bitcoin y sera astreint et, comme tous les systèmes informatiques, vulnérable).

Ainsi, le bitcoin marque un progrès sensible, peut-être décisif par rapport aux tentatives précédentes. Bientôt**, nous promet-on, on installera des comptabilités en temps réel avec un Grand Livre virtuel entièrement décentralisé, et on écrira des contrats (financiers, mais pas seulement) sans recours aux acteurs habituels. Bref, on ne peut se désintéresser du bitcoin.

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