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Des biais psychologiques orientent aussi les décisions des gérants de fonds

le 20/02/2014 L'AGEFI Hebdo

Marie-Hélène Broihanne, Maxime Merli et Patrick Roger, professeurs de finance, laboratoire de recherche en gestion et économie, EM Strasbourg

La prise de décision est une problématique saillante en période de crise économique et financière. Nos travaux en finance comportementale, portant aussi bien sur les investisseurs individuels que professionnels, rendent compte de phénomènes observés en pratique mais inexpliqués par la finance traditionnelle. Il s’agit notamment des biais comportementaux dont sont victimes les investisseurs et des heuristiques qu’ils utilisent pour prendre des décisions. Notre recherche tente de répondre aux questions suivantes : les professionnels de la finance sont-ils sujets aux mêmes biais que les investisseurs individuels ? Quels remèdes peut-on développer pour atténuer les biais auxquels sont soumis à la fois les investisseurs individuels et les professionnels ?

La finance comportementale enrichit la finance traditionnelle en admettant que la rationalité des investisseurs est limitée. Par exemple, ceux-ci échangent sur les marchés des volumes excessifs par rapport à ce que requiert une saine gestion de portefeuille. Ces excès s’expliquent notamment par la sur-confiance de ces investisseurs dans leur propre jugement. De la même façon, on sait aujourd’hui que le trading en ligne pousse à réaliser trop de transactions. Ici, ce sont les biais d'auto-attribution, d’illusion de connaissance et de contrôle (par exemple, Barber & Odean, 2002).

Dans nos travaux portant sur le comportement des investisseurs individuels, nous démontrons que ces derniers sont moins disposés à vendre les titres perdants que les titres gagnants (biais appelé « effet de disposition »). Ce comportement engendre une sous-performance que nous avons mise en évidence sur un échantillon de près de 8 millions de transactions réalisées par 90.244 investisseurs individuels sur le marché français (Boolell-Gunesh, Broihanne, Merli, 2009). Nos études soulignent que l’intensité du biais de disposition varie fortement d’un investisseur à l’autre. Elle est plus faible pour les investisseurs qui traitent des warrants, des obligations ou qui détiennent des portefeuilles diversifiés internationalement. En d’autres termes, les investisseurs « sophistiqués », bien que sujets à l’effet de disposition, sont atteints moins gravement que les autres (Boolell-Gunesh, Broihanne, Merli, 2012). Il est donc permis de penser que l’éducation financière est un facteur susceptible de réduire les pertes occasionnées par les biais comportementaux (Lusardi, 2009).

Du côté de la gestion professionnelle, la littérature académique démontre également que les gérants de fonds sont sujets au biais de disposition, au biais d’ancrage, et au biais de sur-confiance (Puetz & Ruenzi, 2011, par exemple). Même s’il existe peu d’études sur le niveau des connaissances et compétences des professionnels de la finance, il apparaît qu’un niveau d’études et/ou un diplôme élevé semblent atténuer les biais des gérants (Andreu & Puetz, 2012, par exemple).

Dans nos travaux, nous explorons également les conséquences des biais comportementaux des gérants sur leur prise de risque. En particulier, nous analysons l’impact de la sensibilité des gérants d’OPCVM aux classements de performances de leurs fonds. Notre étude montre que la compétition dans le classement des performances des OPCVM incite les gérants à participer à un tournoi dans lequel la performance relative du fonds constitue le critère prépondérant de leurs décisions. Ils accroissent leur prise de risque afin d’obtenir un classement favorable par rapport aux fonds concurrents (Broihanne, 2010). De la même façon, d’autres stratégies s’avèrent préjudiciables pour les investisseurs. Pour attirer la demande de flux d’investissement, les gérants mettent en œuvre des stratégies « cosmétiques ». Ils changent par exemple le nom des fonds pour des dénominations comportant les termes « dynamique », ou encore « offensif », sans que cela s’accompagne d’une modification des stratégies d’investissement de ces fonds (Broihanne, Ulmer-Weber, 2013).

Enfin, dans le cadre de la chaire finance comportementale de l’EM Strasbourg et à l’appui d’un questionnaire* auprès de professionnels de la finance (gérants de fonds mais aussi trésoriers, directeurs financiers, etc.), nous faisons la démonstration que ces derniers font preuve d’excès de confiance, aussi bien dans le domaine des connaissances générales que dans celui des connaissances financières. En particulier, ces professionnels sont sur-confiants dans leurs prévisions des prix futurs et sous-estiment la volatilité des titres étudiés. Ce résultat n’est pas sans conséquence, et nous montrons précisément que cette sur-confiance affecte significativement la prise de risque des professionnels (Broihanne, Merli, Roger, à paraître). 

*Etude réalisée en collaboration avec CCR Asset Management et Morningstar.

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