L'analyse de... Philippe d'Arvisenet, directeur des études économiques de BNP Paribas

La BCE peut-elle encore monter ses taux ?

le 24/03/2011 L'AGEFI Hebdo

Le 5 mars, le Conseil des gouverneurs de la Banque centrale européenne (BCE) créait la surprise en laissant entendre, par la voix de son président Jean-Claude Trichet, qu’une hausse des taux directeurs était possible dès le mois d’avril.

A Francfort, le temps était semble-t-il venu d’ajuster une politique monétaire jugée « très accommodante » à une évolution des prix devenue moins sage. Les signaux d’alerte demeuraient pourtant ambigus. Le passage de l’inflation au-dessus de l’objectif de 2 % et des enquêtes indiquant un renforcement du pricing power des entreprises poussaient à l’action. Mais le niveau encore élevé du chômage et la faible progression des salaires comme des agrégats monétaires permettaient d’attendre.

Il est en réalité difficile de comprendre le message du 5 mars sans lui attacher une dimension politique. La BCE souligne à l’envi qu’une distribution prolongée d’argent facile finit par créer des « distorsions ». En clair, elle n’incite pas les banques les plus fragiles à se restructurer, tandis qu’elle leur permet de continuer d’opérer sur un pied d’égalité avec les entités bien gérées. Sont visés la quinzaine d’établissements qui, pour la plupart situés en « périphérie » de la zone euro, dépendent exclusivement des prêts de la banque centrale pour se refinancer. En promettant une hausse des taux d’intérêt, cette dernière marque donc les limites de son soutien. A la veille des sommets des 11 et 24 mars, elle renvoie aussi les chefs d’Etat et de gouvernement à leurs responsabilités. Un resserrement monétaire paraissait donc acquis pour le 6 avril, sauf bouleversement majeur.

Ce qui est arrivé. Le 11 mars, le Japon subissait l’un des plus terribles tremblements de terre de son histoire et faisait face à un accident nucléaire majeur. Au-delà d’un lourd bilan humain - supérieur à celui du séisme de Kobe, - il est trop pour dire quels seront les impacts économiques de la catastrophe, à la fois pour le Japon et dans le monde, notamment parce que les conséquences de l’accident nucléaire consécutif au séisme ne sont pas encore connues.

La cohésion de la population, ses abondantes réserves d’épargne, sa capacité à innover en dépit de son vieillissement, ou peut-être à cause de lui, sont les grandes forces du Japon. Elles lui permettront de surmonter l’épreuve. Mais dans l’immédiat, avec onze centrales nucléaires et six raffineries à l’arrêt, des routes et des barrages endommagés, il est évident que les capacités de l’économie sont amoindries. Contraint à des coupures d’électricité, le Japon va devoir importer davantage de combustibles dans les mois qui viennent, notamment du gaz. Ses excédents commerciaux vont chuter. Le 17 mars, sa production automobile, principale force exportatrice, était encore à l’arrêt. Toyota annonçait cependant une remise en route prochaine, mais partielle, de ses chaînes d’assemblage.

L’Archipel n’absorbe qu’une faible part des exportations de la zone euro : un peu moins de 3 %, contre 12 % à 13 % pour les Etats-Unis ou le Royaume-Uni. Mais dans un environnement globalisé, les canaux de transmission ne se réduisent évidemment pas aux seuls échanges bilatéraux. Le Japon alimente 20 % du marché mondial des semi-conducteurs et occupe une place stratégique dans la chaîne de production des écrans plats ou téléphones portables qui équipent nos foyers. Il est un partenaire majeur de la Chine (20 % des échanges), qui elle-même est un client de plus en plus important de l’Allemagne. Outre-Rhin, les premières conséquences du séisme ont été ressenties dans la publication d’un indice du climat des affaires - le ZEW - déjà moins bon en mars. Compte tenu du niveau d’incertitude élevé entourant les conséquences de la catastrophe, la Banque centrale européenne pourrait finalement choisir d’attendre. Sans forcément renoncer.

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