L'analyse de... Laurence Boone, chef économiste Europe de Bank of America Merrill Lynch

La BCE en agent de consolidation bancaire

le 27/06/2013 L'AGEFI Hebdo

Depuis le début de la crise, la Banque centrale européenne (BCE) a utilisé beaucoup d’armes : d’abord une baisse rapide de ses taux directeurs à l’automne 2008, puis la fourniture de liquidités sans limites fin 2011 et début 2012 à toutes les banques de la zone, et enfin l’annonce de son programme OMT d’achat d’obligations souveraines à l’automne 2011. Le tout sans nuire à son mandat de stabilité des prix, tout en respectant ses contraintes légales de non-financement des Etats. A l’avenir, la BCE a l’intention de lancer une action percutante dans une zone où le financement de l’économie est essentiellement intermédié (à 80 % contre 20 % aux Etats-Unis). Les entreprises de petite taille dominent le paysage industriel : 80 % des entreprises des pays du Sud ont moins de 50 employés et ne peuvent espérer trouver d’autre alternative de financement qu’auprès des banques.

Le manque de financement des PME est aujourd’hui l’un des freins majeurs à la croissance en Europe. On peut toujours rétorquer que les entreprises européennes ne sont pas demandeuses de fonds pour de nouveaux investissements en Europe. Mais la question n’est pas là : s’il y a en effet un manque de demande pour les activités même courantes, il y a aussi des signes de manque d’offre. D’une part, les commandes des grandes entreprises aux PME se sont taries. D’autre part, le financement de l’activité courante et des besoins en fonds de roulement des PME, qui provient quasi exclusivement des banques, s’est raréfié.

Les banques ont durci les conditions de ce type de financement parce qu’elles ne sont pas en position d’ajouter du risque à des bilans qui se sont détériorés sous l’effet de la crise. Deux raisons principales à cette situation : d’une part, les nouvelles réglementations élaborées depuis la crise financière pénalisent les prêts aux PME ; d’autre part, et plus fondamentalement, le désendettement trop lent des banques. En l’absence d’autorité européenne de surveillance et de résolution du secteur bancaire, chaque Etat, chaque régulateur a cherché à protéger son industrie bancaire, en espérant que la BCE viendrait au secours des banques en difficulté avec des injections de liquidité. Aujourd’hui, les banques européennes sont, sauf exception, au mieux convalescentes et dans tous les cas réticentes à prendre le risque de financer des PME. Les sources alternatives de financement sont encore trop modestes pour pallier cette déficience, d’autant que le soutien au financement des PME que pourraient apporter les assureurs est pénalisé par les nouvelles réglementations.

La BCE pourrait bien bousculer ce statu quo et provoquer une consolidation du secteur bancaire avec le pouvoir qui vient de lui être donné de faire un audit des actifs des banques de la zone euro. Cet audit, conduit de façon autonome, doit avoir lieu au second semestre. Avec le pouvoir « d’intervention avancée » qui lui a été donné, la BCE va mettre au jour d’éventuelles pertes latentes de certaines banques, et avertir des besoins de recapitalisation, forçant les actionnaires et les Etats à assumer les pertes réelles subies depuis le début de la crise et à enfin restructurer le secteur bancaire européen.

Une telle consolidation du secteur bancaire est salutaire. Elle doit permettre aux banques de reprendre des risques et de financer les PME. C’est ce qui s’est passé en Suède en 1991-92. La restructuration du secteur bancaire, avec cantonnement des actifs dépréciés dans une structure de défaisance, avait contribué à une reprise rapide de l’économie, tout en minimisant le coût pour le contribuable. Par contraste, au Japon, l’absence de consolidation du secteur bancaire pendant la même période et jusque dans les années 2000 a étouffé les velléités de reprise. Une consolidation « à la suédoise » présente l’avantage de diminuer la facture pour le contribuable : le Fonds monétaire international (FMI) a ainsi montré que le coût budgétaire, après revente des actifs cantonnés, est en moyenne de 3,9 % du PIB dans les économies développées, lorsque la consolidation s’est faite rapidement avec cantonnement des actifs et revente quand les conditions de marché se sont améliorées.

Pour qu’un tel effort s’engage rapidement et sous les meilleurs auspices, la BCE a besoin d’un engagement des Etats au suivi de son audit. Cet engagement doit inclure des règles précises sur la participation du secteur privé (la transparence sur les risques encourus favorise à la fois la formation du prix de ces risques et la prise de risque), et l’assurance que les Etats (et en cas de besoin des fonds européens) seront mobilisés si la participation du secteur privé ne suffit pas. Sous ces conditions, une consolidation ouvrirait de nouvelles perspectives en 2014 aux économies européennes.

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