La bataille des changes repart de plus belle

le 24/01/2013 L'AGEFI Hebdo

L’euro assume son rôle de variable d’ajustement et reste la seule grande devise à jouer le jeu des changes flexibles.

Thinkstock

A intervalles plus ou moins réguliers, le marché des changes a pour habitude de se transformer en champ de bataille. La nécessité d’intervenir dans le marché pour manipuler les taux de change n’est pas un préalable indispensable. Quelques déclarations d’intention bien senties de responsables politiques ou de banques centrales suffisent le plus souvent à modifier radicalement l’analyse des opérateurs de marché, et par moments à mettre le feu aux poudres.

Un exemple est fourni par deux discours de Mario Draghi, le président de la Banque centrale européenne (BCE). Le premier est prononcé à la fin de juillet 2012 et fait prendre conscience aux marchés financiers que la pire de la crise en zone euro est passée et qu’en cas de récidive, la BCE fera face avec un nouvel outil d’achats illimités, l’OMT (outright monetary transactions). Le second, du 10 janvier dernier, est une ode optimiste sur l’état de santé des marchés, laissant entrevoir à l’horizon une reprise économique. Le yen (premier cas, tout comme le dollar) et le franc suisse (second cas), qui furent typiquement deux terres d’accueil pour les capitaux fuyant l’euro, ont commencé à se déprécier contre un euro retrouvant les faveurs des investisseurs. « Le décrochage du CHF date précisément du 10 janvier, le jour de l’intervention de Mario Draghi, explique Olivier Korber, stratégiste changes à Société Générale CIB. Cela dit, la part en euros des réserves de change de la Banque nationale suisse (BNS) diminuait significativement depuis deux mois. »

Le franc a décroché du plancher d’intervention de 1,20 fixé par la BNS en septembre 2011, soucieuse de lutter contre la trop forte appréciation de sa devise et la déflation menaçante. De son côté, le yen a baissé de plus de 20 % avec un coup d’accélérateur à partir de mi-novembre au moment où la nouvelle équipe du Premier ministre Shinzo Abe accédant au pouvoir a délivré un message sans ambiguïté : la Banque du Japon (BoJ) doit lutter contre la déflation et déprécier la devise.

Une mauvaise nouvelle

Sans politique de change reconnue comme telle de la part de la BCE (« ce n’est pas un objectif en soi », vient de rappeler Peter Praet, membre du Conseil des gouverneurs) et des autorités européennes, l’euro assume le rôle de variable d’ajustement sur les marchés. L’ampleur et la rapidité des corrections ont tout de même fait sortir quelques responsables politiques de leur mutisme traditionnel sur cette question. Le taux de change de l’euro « est dangereusement élevé », a déclaré Jean-Claude Juncker, le président sortant de l’Eurogroupe. Le ministre des Finances allemand, Wolfgang Schäuble, s’est dit « inquiet des positions du gouvernement japonais » en matière de politique monétaire. Plus direct, le vice-président de la Banque de Russie, Alexei Ulyukayev, a désigné le Japon comme responsable d’une nouvelle guerre des changes.

La nouveauté pour l’euro est que, cette fois, la devise européenne s’apprécie contre la plupart des monnaies, et non plus le seul dollar comme au plus fort de la crise financière. Son taux de change effectif (panier pondéré des principales monnaies avec lesquelles la zone euro commerce) s’apprécie rapidement depuis son niveau de l’été dernier, qui était, il est vrai, un point très bas. Pour la zone euro confrontée à la récession ou une croissance nulle, c’est une mauvaise nouvelle. D’autant que les pays ne sont pas sur un pied d’égalité en matière de change, selon les stratégistes de Morgan Stanley. Une PPA (parité de pouvoir d’achat) euro-dollar moyenne de 1,33 correspond à une sous-évaluation de 13 % pour la PPA de l’économie allemande (1,53) qui dispose d’une marge de sécurité. En revanche, elle correspond à une surévaluation de 24 % pour la Grèce (1,07). La PPA de la France est à 1,23 et celle de l’Italie à 1,19, selon Morgan Stanley. Pour la banque, les flux de portefeuille, obligataires et actions, en provenance des « devises refuge » vont pousser l’euro à la hausse contre le billet vert dans la première moitié de l’année. Par la suite, les fondamentaux macroéconomiques sont censés reprendre le dessus et l’euro reprendre le chemin de la baisse vers 1,25. En effet, la plupart des équipes d’analystes mettent en avant la conjoncture détériorée de la zone euro comparativement aux autres grandes économies. En principe, à un écart de croissance défavorable aux économies européennes doit correspondre un affaiblissement de l’euro. De son côté, le dollar-yen fait consensus sur un taux de change de 95 à 100 pour la fin de l’année. Bousculés, les taux de change sont redevenus un terrain de prévisions pour les stratégistes.

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