L'analyse de... Jean-Paul Betbèze, chef économiste de Crédit Agricole SA

Banques, le trading à haute fréquence est en train de frapper

le 27/10/2011 L'AGEFI Hebdo

Il est difficile de comprendre ce qui s’est passé ces dernières semaines en Bourse sans prendre en compte l’impact des nouvelles technologies. On connaît l’effet, classique, des bruits et des rumeurs, des enthousiasmes et des peurs sur les marchés. La Bourse n’est jamais « au centre » : elle achète ou elle vend, elle croit ou elle craint. Elle ne reste jamais bien longtemps « sans tendance ». Elle choisit. Surtout, elle tend ensuite à se polariser vers l’une ou l’autre position, acheter ou vendre, et plus encore à entraîner les autres participants aux transactions à aller dans un sens qui devient majoritaire. Une pente se crée, puis se renforce. Tantôt c’est l’embellie, qui peut déboucher sur la folie, tantôt c’est la crainte, qui peut conduire à la crise. La nouveauté aujourd’hui, c’est la vitesse accrue des réactions, au-delà du raisonnement des hommes, sous l’effet des machines qu’ils animent, ou plutôt qu’ils allument, car elles fonctionnent sans eux.

Le high frequency trading est ainsi la manifestation que de nouvelles forces sont à l’œuvre, dont on ne mesure pas tous les effets. On se souvient de cette valorisation d’Accenture, le 6 mai 2010, l’espace d’un micro-instant : elle est passée à pratiquement rien, en venant de 40 dollars. Mais il y eut, au même micro-moment, Sotheby’s qui a sauté de 34 dollars à 99.999,99 ! On a cru alors à une panne de courant, à un bug, à une anomalie, avant de comprendre… dans un grand silence gêné. Ces chocs extrêmes, c’était en réalité la preuve que les machines marchaient, testant les bornes qu’on leur avait données. La théorie du flash crash était née, dont on voit que l’importance est fonction non seulement de la vitesse de chacun des acteurs, mais aussi du brouillard qui peut, on non, occuper la piste.

La vitesse d’abord. Les achats se font par milliers à la seconde, ou plutôt les ordres, jusqu’à ce que les algorithmes « pensent » qu’un maximum est atteint. La machine se retourne ensuite, à la vente. Les ordres tests sont massivement annulés, les moins rapides dans le jeu achetant trop cher ou vendant trop bas : ce sont ceux qui n’ont pas les machines. La volatilité monte, puisque le marché non seulement « se cherche », mais change aussitôt de position, dès qu’il a trouvé un - fragile - « équilibre ». Il passe d’un maximum local à un minimum local, et ainsi de suite.

Le brouillard ensuite. Avec la vitesse des transactions qui se poursuit tantôt à la hausse tantôt à la baisse, le marché se met à fonctionner avec de moins en moins de contreparties. Il avance en réalité dans le vide et va vers les limites qu’on lui a assignées. Ce brouillard est donc consubstantiel à la nature même du modèle : plus ça va, moins on est. Mais cette accélération qui crée son brouillard se passe actuellement dans des situations économiques elles-mêmes de plus en plus opaques. Nous vivons une situation de sortie de crise particulièrement fragile où les anticipations polaires cohabitent - soit sortie de crise lente, soit dépression - et où ces renversements violents ont des effets déstabilisateurs, pas du tout nécessaires.

Tel est particulièrement le cas dans le secteur bancaire, où le mouvement extrême qu’il a connu depuis deux mois, plus les mouvements journaliers, viennent certes des interdépendances complexes entre situations réelles, politiques monétaires et effets des normes, mais où les embardées sont clairement d’une autre nature. Nous vivons une situation où plus de la moitié des transactions sont dépendantes de l’automaticité des machines, avec des effets en chaîne perturbants.

Il ne s’agit donc pas de s’interroger sur la « vitesse des marchés » face à la « lenteur des politiques » : nous sommes dans un tout autre registre. On comprend pourquoi il faut absolument réguler ces opérations, en mettant en particulier des coupe-circuits, des règles plus précises pour opérer, des ralentisseurs où les marges d’achat-vente se reconstitueraient, renforçant le risque de ces opérateurs pressés. Sans doute les algorithmes ne sont pas seuls en cause : les experts mettent aussi en avant certaines lacunes dans les flux d’informations ou l’effet d’échanges hors marché. Ceci est à voir. Les enjeux sur la liquidité et la stabilité des marchés que nous venons de voir ces derniers jours conduisent à chercher ce qui se passe mais surtout, avant d’avoir tout compris, à appliquer le serment d’Hippocrate : « d’abord ne pas faire de mal », autrement dit « d’abord aller moins vite ».

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