Entretien avec... Michel Aglietta, professeur de sciences économiques à l'Université Paris Ouest Nanterre

« Les banques ont caché les problèmes avec la complicité des gouvernements »

le 27/10/2011 L'AGEFI Hebdo

Le système financier est-il plus sûr qu’avant la crise ?

Non. Les banques européennes, notamment, n’ont pas réglé le passif de la crise. Avec la complicité des gouvernements, elle ont caché les problèmes par une adaptation des règles comptables. Les régulateurs bancaires n’ont pas fait, comme aux Etats-Unis, des tests de résistance sérieux et précoces permettant des recapitalisations adéquates. Le comité de Bâle a certes énoncé des exigences en capital plus rigoureuses qu’auparavant, mais il faudrait surtout améliorer la qualité de la supervision, c’est-à-dire la rendre véritablement européenne. En Europe, le problème de l'architecture de la supervision existe toujours. Les nouvelles autorités européennes ont très peu de pouvoir d’injonction, et les superviseurs nationaux ont conservé leur chasse gardée. Le Conseil européen du risque systémique peut bien émettre des alertes, mais il revient aux superviseurs nationaux de prendre des mesures sur les maillons faibles. La difficulté de l'action collective, véritable impuissance européenne dans tous les domaines, est particulièrement dangereuse dans la finance. Aux Etats-Unis, les régulateurs sont certes divisés de manière sectorielle, mais le Trésor a le dernier mot au sein du Financial Stability Oversight Council.

Les règles de Bâle III sont-elles suffisantes ?

Si on voulait vraiment résoudre le problème du risque avec un ratio de capital, le niveau nécessaire serait incompatible avec le capitalisme actuel. Il faut surtout renforcer la supervision. Cela dit, les règles de Bâle III sont positives, elles prennent en compte des risques ignorés par Bâle II, notamment hors bilan. Elles imposent aussi un ratio de capital contracyclique, qui n’est pas déterminé par des modèles internes, et des ratios de liquidité. Il est normal que les banques paient le prix de la garantie de l’Etat dont elles bénéficient. Les objections des banquiers, qui brandissent la menace de la grève du crédit si leurs profits baissent, sont indécentes. Les profits de la période 2003-2008 étaient les effets des excès qui ont mené à la crise. Les banques internationales ont prélevé une rente éhontée sur les économies réelles. Dans une économie de marché saine, les banques devraient pouvoir faire faillite comme toute autre entreprise. Les taux de profit des banques ne devraient pas dépasser dans leur ensemble le taux moyen de croissance de l’économie. Le problème est que l’application de Bâle III s’étale de 2013 à 2019 et que la finance parallèle n’est pas encore prise en compte. Par ailleurs, il faudrait que les banques centrales innovent avec une politique macro prudentielle, complétant la politique de ciblage de l’inflation, pour gérer le cycle financier, par exemple avec une cible de croissance du crédit. Il est vrai que la Banque centrale européenne regarde l'évolution du crédit depuis le début des années 2000, mais elle le fait uniquement pour avoir un indicateur d'inflation future, pas dans une perspective de stabilité financière.

Comment réguler la finance parallèle ?

Les hedge funds et autres entités bancaires de l’ombre sont, pour la plupart, contreparties de banques d’investissement, lorsqu’ils n’en sont pas les filiales. Il est donc en principe possible de réguler leur levier d’endettement indirectement si l’ensemble des activités des banques d’investissement est strictement contrôlé. Toutefois, outre le levier, il y a les transferts de risque eux-mêmes via les transactions de gré à gré sur les produits dérivés. Il suffit qu’un de ces chaînons casse pour que l’ensemble s’effondre. Les chambres de compensation sont indispensables pour centraliser la compensation et le règlement, et doivent être assurées par les banques centrales car elles concentrent le risque.

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