L'analyse de... Isabelle Job, directeur des études économiques Groupe Crédit Agricole

Banques centrales, la parole est d'or

le 11/07/2013 L'AGEFI Hebdo

Les banques centrales ne font pas qu’agir, elles communiquent également sur leurs actions. La transparence de leurs décisions s’est progressivement imposée comme une norme servie par une politique bien huilée de communication. Le temps est révolu où les questions monétaires étaient discutées en secret et où l’effet de surprise avait valeur d’efficacité. La théorie des anticipations rationnelles développée par John Muth dans les années 60, et remise au goût du jour par Robert Lucas au tournant des années 90, a changé la manière d’appréhender l’efficacité des politiques économiques. Puisque les agents mobilisent toute l’information disponible pour faire leurs prévisions et adaptent leur comportement en conséquence, les décisions économiques se doivent d’agir avant tout sur ces anticipations.

Les banques centrales ont compris l’intérêt d’instaurer un dialogue ouvert avec les marchés. Une plus grande transparence et une meilleure prédictibilité des décisions de politique monétaire contribuent à réduire l’incertitude et la volatilité des marchés financiers, tout comme elles aident à la formation rationnelle des anticipations. Plus que le geste, la parole, et les informations qu’elle véhicule, est censée guider les anticipations des agents vers la trajectoire de taux d’intérêt la plus probable. Pour des marchés qui s’ajustent instantanément, ce bon ancrage est garant d’efficacité et participe à une meilleure transmission de la politique monétaire. Autrement dit, l’action et les mots se font écho pour servir efficacement les objectifs des banques centrales.

Aux Etats-Unis, l’outil de la communication a surtout acquis ses lettres de noblesse depuis l’annonce publique des décisions de politique monétaire en 1994, jusqu’à atteindre une forme d’apogée avec Alan Greenspan qui a érigé la communication au rang de doctrine en usant largement du verbe pour modeler les anticipations de marchés, avec plus ou moins de succès. On se souviendra de « l’exubérance irrationnelle » des marchés ou du « 

conundrum » des taux longs, des performances sémantiques qui n’ont pas toujours été correctement interprétées par les marchés. Les autres banques centrales ont aussi peaufiné leur stratégie au fil des années en communiquant sur un objectif, quantifié ou non, afin de gagner en prévisibilité, en motivant leur décision via des communiqués ou des conférences de presse, et pour certaines, en précisant leurs intentions futures par l’utilisation de mots codes ou par la publication de trajectoires futures, mais conditionnelles, de taux d’intérêt.

Avec la crise, les banques centrales sont passées en mode non conventionnel, empruntant des voies jusqu’à présent inexplorées pour soutenir les marchés et la croissance. A l’instar de ces actions aussi inédites qu’exceptionnelles, leur politique de communication entre en terrain inconnu, surtout lorsqu’il va s’agir de commencer à parler de stratégie de sortie comme c’est le cas aujourd’hui de la Réserve fédérale américaine (Fed). En l’absence de repères historiques, il est éminemment important pour la Fed de communiquer sur la manière dont elle compte s’extraire des politiques ultra-accommodantes consenties au plus fort de la crise. Il va falloir donner des précisions sur le calendrier, le rythme et le mode opératoire de sa stratégie de sortie, tout en trouvant les mots justes pour ne pas affoler les marchés. Mais défaire l’écheveau des mesures non conventionnelles pour revenir à des modes d’interventions plus classiques pourrait se révéler périlleux puisqu’il s’agit d’ôter une perfusion monétaire qui a créé une forme d’accoutumance avec des marchés dopés à la liquidité.

Pour preuve, Ben Bernanke, le patron de la Fed, est venu récemment tester les marchés en évoquant la possibilité, non pas de durcir sa politique, mais simplement de freiner son rythme d’assouplissement, via une réduction progressive de son programme d’achats d’actifs avant un arrêt éventuel mi-2014. A en juger par leur réaction, les marchés semblent résolument hostiles à l’idée d’un siphonnage du réservoir de liquidité qui leur sert de carburant. Il convient donc de redoubler d’efforts afin de les rassurer et de façonner les anticipations de marchés de manière à ce que le credo de la croissance supplante celui de la liquidité comme ancre de la croyance collective, car c’est bien le chemin de la reprise qui ouvre la voie de la sortie.

La communication de la Fed entre dans une nouvelle phase d’apprentissage et il reste à souhaiter que ce dialogue, à tâtons, avec les marchés ne se transforme pas en un dialogue de sourds.

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