Les banques centrales émergentes passent à l'offensive

le 06/02/2014 L'AGEFI Hebdo

L'une après l'autre, elles relèvent leurs taux directeurs pour soutenir leurs devises chahutées par le « tapering » de la Réserve fédérale américaine.

Après les Brics*, voici les « Fragile Five », un bloc composé du Brésil, de l’Inde, de l’Indonésie, de l’Afrique du Sud et de la Turquie. Sous cette nouvelle terminologie sont regroupés des pays qui ont en commun les points suivants : des marchés financiers ouverts aux capitaux étrangers, des pressions inflationnistes, un déficit de leur balance courante, une fuite des capitaux imputée à la politique monétaire de la Reserve fédérale américaine (tapering), une chute de leur devise et, surtout, des échéances politiques importantes au cours de l’année (voir le tableau), avec, dans le cas de la Turquie, des troubles sociaux récents.

De par leurs déficits courants et les incertitudes politiques, ces cinq pays sont particulièrement exposés au ralentissement puis à l’arrêt des achats de titres souverains et de MBS (mortgage-backed security) de la Fed. Pour les pays émergents, l’arrêt programmé du QE3 (quantitavive easing ou assouplissement quantitatif) est synonyme de sorties de capitaux, de devises à défendre et d’épuisement des réserves de change. Une hausse des taux d’intérêt directeurs est alors seule susceptible de retenir ou d’attirer des capitaux extérieurs et de tenir la devise. Lundi 27 janvier, la Banque centrale indienne a relevé son taux directeur de 25 points de base (pb) à 8 %. Le lendemain, son homologue turque relevait ses multiples taux directeurs avec l’espoir d’enrayer la chute de la livre (lira) et le surlendemain, le 29 janvier, c’était au tour de l’Afrique du Sud de relever son taux directeur (repo rate) de 50 pb, à 5,50 %, pour soutenir le rand (ZAR).

Turquie, la remise à plat

Pour la Turquie, l’opération a permis une remise à plat de la politique monétaire avec un élagage des outils et des cibles qui s’étaient multipliés à l’envi depuis deux ans. « Le recours à plusieurs taux directeurs et plusieurs cibles rendait incompréhensible la politique monétaire. Certains jours étaient même décrétés exceptionnels par la banque centrale qui relevait à cette occasion le taux jour le jour (j/j : 'overnight lending rate') de 7,75 % à 9 % », explique Guillaume Tresca, stratégiste marchés émergents à Crédit agricole CIB. Désormais, les sept taux directeurs sont alignés entre 0 % et 15 % (prêts en urgence). Le j/j est passé de 7,75 % à 12 %, mais plus important, le taux repo hebdomadaire passe de 4,5 % à 10 % et devient l’unique référence pour le financement des banques. Une hausse radicale des taux directeurs devenait indispensable pour contrer la chute de la devise car les réserves de change s’épuisent rapidement. « Au cours de la seule journée du 23 janvier, la banque centrale est visiblement intervenue pour soutenir la livre en vendant 3 milliards de dollars sur des réserves de change brutes de 40 milliards », ajoute le stratégiste.

Outre un soutien à la livre, l’institution monétaire cherche à enrayer l’inflation (elle prévoit un taux de 6,6 % cette année), à calmer l’emballement du crédit (20 % de hausse) et à réduire le déficit courant du pays (7 % du PIB). En contrepartie, la demande intérieure et la croissance du PIB devraient pâtir de cette politique au cours des prochains mois. D’ailleurs, suite au relèvement des taux directeurs, les tensions sont apparues au grand jour entre le gouverneur de la banque centrale, Erdem Basci, et le Premier ministre Tayyip Erdogan, opposé à ce qu’il désigne comme le « lobby des taux d’intérêt ».

Il semble déjà loin le temps où l'économie turque était touchée par une euphorie naissante. C’était à la fin 2012 quand les agences de notation Moody’s et Fitch réintégraient le pays dans la catégorie investment grade.

* Brésil, Russie, Inde et Chine .

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