Banque privée - Recentrage exigé

le 24/10/2013 L'AGEFI Hebdo

Soumis au poids accru de la réglementation et à une érosion des marges, nombre d'acteurs réduisent leur spectre.

Talonné par Bank of America, UBS est à nouveau numéro un du secteur avec une croissance de presque 10 %.C rédit : Gianluca Colla/Bloomberg

Les particuliers fortunés n’ont jamais été aussi nombreux. Alors que cette population a crû de 9,2 % à 12 millions en 2012, sa capacité d’investissement cumulée a progressé de 10 % pour atteindre un niveau sans précédent de 46.200 milliards de dollars, selon un rapport sur la richesse mondiale réalisée par Capgemini et RBC Wealth Management. Nombre d’établissements financiers réduisent pourtant la voilure dans leur activité de banque privée. Après le recentrage de Bank of America sur son marché domestique en 2012, Credit Suisse a annoncé fin septembre son retrait d’une cinquantaine de pays d’ici à fin 2013. A cette décision succède celle de Barclays, qui entend mettre un terme à ses activités dans 130 pays d’ici à 2016. « Ces annonces ne constituent pas une surprise et sont en adéquation avec les attentes des clients. Confrontés entre autres à de nombreuses requêtes liées aux exigences réglementaires, ceux-ci souhaitent en effet une plus grande implication de la part de leur banque, elle-même soumise à ces contraintes, estime Jean Lassignardie, directeur des ventes et du marketing de l’entité mondiale services financiers de Capgemini. Se concentrer sur un spectre d’interventions moins large, mais plus en profondeur, devient une nécessité pour les banques. D’autres acteurs sont appelés à suivre cette voie. »

Des marges sous pression

Si la banque privée, source de dépôt, reste attrayante dans le cadre de Bâle 3, ce métier très réglementé présente des coûts significatifs. « Des investissements lourds, en termes de systèmes informatiques, de personnel dédié à la gestion des risques et à la conformité, sont nécessaires », constate Emmanuel d'Orsay, directeur de la gestion privée chez UBS France. Au sein de l’entité française de la banque suisse, 28 personnes consacrées à ces activités accompagnent les 72 banquiers privés. « La crise a engendré un durcissement de la réglementation. Les importants investissements qui en découlent, notamment dans le domaine informatique, ont relevé les barrières à l’entrée au sein du secteur », confirme Sofia Merlo, codirigeante de BNP Paribas Wealth Management.

Une conjonction d’autres facteurs pèse également sur la rentabilité des acteurs. « La concurrence s’est renforcée ces dix dernières années au sein du secteur. Alors que le retour sur actifs gérés s’élevait à environ 2 % dans le début des années 2000, ce rendement avoisine désormais les 1 % », constate Emmanuel d'Orsay. Les marges du secteur se sont en moyenne réduites de 20 points de base depuis 2008, selon une étude réalisée par le cabinet Roland Berger, qui évoque, entre autres, une moindre demande des clients pour des produits complexes, par essence plus rémunérateurs. « L’érosion des marges est imputable à deux phénomènes : la disparition de la délocalisation des actifs, où les marges se révélaient historiquement plus élevées, et l’accroissement de la transparence envers le client, poussant chaque acteur à réduire ses tarifs », considère Arnaud de Servigny, directeur des investissements dans la gestion de fortune chez Deutsche Asset & Wealth Management (DeAWM).

Dans ce contexte, certaines conditions sont inhérentes à la poursuite de l'activité. La première est de pouvoir développer les interactions avec d’autres de leurs activités. « L’ensemble de nos projets repose sur la croissance organique et l’accroissement des synergies avec la banque de détail et la banque de financement et d’investissement (BFI) », affirme Sofia Merlo. « L’accroissement des synergies entre la banque privée et la banque d’investissement constitue l’un des axes majeurs d’UBS, poursuit Emmanuel d'Orsay. C'est un objectif ambitieux car il faut rapprocher deux cultures. La banque privée repose sur des cycles longs, la banque d’investissement a un mode de fonctionnement très réactif. » Chez Société Générale, « le cœur de clientèle repose sur les grandes entreprises européennes. Nous souhaitons offrir nos services de banque privée aux dirigeants de ces sociétés, qui ont des besoins et des problématiques à la fois personnels et professionnels. Nous développons les synergies avec la BFI, qui constitue déjà l’un des principaux fournisseurs de la banque privée en termes de produits et solutions », ajoute Didier Valet, directeur BFI et de banque privée, gestion d’actifs et métiers titres du groupe bancaire français. Toutefois, ces développements ne se révèlent pas toujours à la hauteur des attentes (lire l’entretien). « Les synergies entre activités, si elles reposent sur une meilleure exploitation des données fournies par le client, vont dans le bon sens, considère Jean Lassignardie. En revanche, développer de simples ventes croisées n’est pas suffisant pour satisfaire le client. »

Mutualiser les coûts

Au-delà des aspects synergies, l’atteinte d’une taille critique en vue de réaliser des économies d’échelle apparaît comme un prérequis. Classé 18e au sein du palmarès 2012 des principales banques privées en Asie-Pacifique réalisé par le magazine Private Banker International, Société Générale a vendu cet été son activité de banque privée au Japon et envisagerait aujourd’hui de se séparer de sa filiale asiatique basée à Singapour. « Société Générale présente un fort ancrage européen, notamment dans la banque privée où 80 % de l’activité y est réalisée. Notre filiale au Japon était très domestique. Une opportunité intéressante de cession s’est présentée et nous l’avons saisie », explique Didier Valet, qui n’a pas souhaité commenter les rumeurs sur Singapour. Ayant repris en mars 2013 les activités de gestion de fortune de Morgan Stanley en Europe (hors Suisse), au Moyen-Orient et en Afrique, Credit Suisse, qui n’a pu se rendre disponible pour commenter ces évolutions, prévoit désormais de se retirer de plusieurs pays africains comme l’Angola, et d’ex-République soviétique tels que l’Ouzbékistan ou la Biélorussie. « Pour exister aujourd’hui, il faut disposer d’une plate-forme de distribution très importante, parallèlement à une forte capacité d’innovation, estime Arnaud de Servigny. Chez DeAWM, nous avons fusionné l’an passé nos activités de gestion d’actifs et gestion de fortune, afin de mieux répondre aux diverses problématiques de nos clients. »

Enfin, il faut pouvoir s'appuyer sur des infrastructures existantes, leur permettant ainsi de mutualiser les coûts. En dehors de l’Europe, « nous développons une offre de banque privée dans les pays où nous pouvons nous appuyer sur la présence de la banque de détail à l’international, comme la République Tchèque et prochainement le Maroc », déclare Didier Valet. « Nous entendons poursuivre notre croissance en Europe, notamment en France, en Belgique, en Italie et au Luxembourg, en nous basant sur les réseaux de banque de détail du groupe, et aux Etats-Unis, où nous capitalisons depuis deux ans sur ceux de Bank of the West. Nous disposons désormais de huit centres outre-Atlantique, qui enregistrent des croissances à deux chiffres de leur activité. La clientèle ciblée dispose d’un minimum de 250 millions d’euros de patrimoine, développe Sofia Merlo, codirigeante de BNP Paribas Wealth Management. Présents depuis 150 ans en Asie, nous souhaitons y renforcer notre présence. Ne disposant pas de réseau dans cette zone, nous nous appuyons sur nos différentes plates-formes de banque de financement et d’investissement (Hong Kong, Chine, Singapour, Taïwan et Inde) en ciblant les individus les plus fortunés, disposant de plus de 5 millions d’euros de patrimoine, et en procédant à de nombreux recrutements. »

L’Asie, pour les acteurs y disposant d’une taille significative, représente un marché à fort potentiel. Pour UBS, qui a retrouvé cette année sa place de premier gérant de fortune dans cette zone géographique selon le classement Private Banker International, de même que sa place de premier acteur à l’échelle mondiale (voir le tableau), « l’Asie constitue notre premier moteur de croissance et emploie 8.000 collaborateurs, atteste Emmanuel d’Orsay. Le groupe UBS souhaite poursuivre son développement dans cette zone ». Selon des prévisions issues du rapport Capgemini RBC Wealth Management, la richesse des particuliers fortunés en Asie-Pacifique devrait enregistrer une croissance annualisée de 9,8 % au cours des trois prochaines années, soit un taux une fois et demie supérieur à la croissance attendue à l’échelle mondiale.

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