La Banque nationale suisse gagne son pari sur la politique de change

le 10/11/2011 L'AGEFI Hebdo

Depuis l’annonce de l’instauration d’un plancher, le 6 septembre, la monnaie helvétique gravite autour de l’objectif de 1,20 franc pour un euro.

Le lion a donné un grand coup de patte », commente Antoine Spillmann, directeur de Bruellan Wealth Management, pour qualifier de façon imagée la décision de la Banque nationale suisse (BNS) de contenir l’appréciation du franc suisse face à la monnaie unique. Les neuf petites lignes d’un communiqué, diffusé le 6 septembre, annonçant que l’institut d’émission « ne tolérera plus de cours inférieur à 1,20 franc pour un euro », auront suffi à enrayer net l’appréciation de la devise hélvétique. « Avec toute la détermination requise », elle se dit « prête à acheter des devises en quantité illimitée » pour y parvenir, n’hésitant pas à créer une entorse au régime de changes flottants, caractéristique essentielle des pays occidentaux depuis plusieurs décennies.

Aisance et fermeté

Deux mois plus tard, les analystes constatent le succès de la démarche. Ce cours plancher n’a pas été franchi depuis. Mieux, les comptes trimestriels montrent que l’opération n’a guère affecté le bilan de la BNS. Au 30 septembre, les réserves de change n’ont augmenté que de 24 milliards de francs, à 305 milliards. Si l’on tient compte de l’appréciation des devises, notamment de la monnaie unique, « la banque centrale n’a acheté qu’une quantité résiduelle d’euros - environ 2 milliards - durant les semaines qui ont suivi, note Ursina Kubli, stratégiste changes à la banque Sarasin. Une rhétorique ferme énoncée dans un contexte tendu a rendu cette décision crédible. L’opération de la BNS tranche avec « les atermoiements des dirigeants européens concernant le dossier de la crise grecque, insiste Antoine Spillmann. La décision résolue de la BNS n’est pas questionnée par le marché ».

Faute d’avoir anticipé une telle mesure, les investisseurs ont essuyé d’importantes pertes et ont renoncé, pour l’instant, à tenter le diable. Les turbulences de la zone euro, très fortes en octobre, n’ont pas davantage affecté la valeur du franc suisse. « Les fonds d’investissement savent qu’ils disposent de moyens limités contre une institution prête à tout pour stabiliser les prix et inverser la tendance déflationniste », analyse Andreas Höfert, chef économiste d’UBS.

L’aisance de la BNS face au marché concourt à la propagation de rumeurs annonçant l’institution d’un nouveau plancher, plus élevé. Le franc suisse demeure surévalué face à l’euro, son taux de change réel se situant plutôt à 1,35 franc. Mais Andreas Höfert ne croit pas à un tel scénario, jugé prématuré et dangereux : « La BNS va probablement laisser faire le marché. Une bonne tactique serait ainsi de profiter d’un choc, qui placerait le cours à 1,30 franc pour un euro, pour fixer un nouveau seuil. » « La BNS vit actuellement dans le meilleur des mondes. Elle n’a qu’à patienter jusqu’à ce que le franc atteigne sa valeur réelle », abonde Ursina Kubli. Lorsque ce choc surviendra, s’il survient, la banque centrale pourra alors opportunément défendre un nouveau taux.

Petite économie fortement orientée vers l’exportation, la Suisse se devait de réagir. Pour les entreprises helvétiques, la situation actuelle, à défaut de fournir un taux de change favorable, a le mérite de dégager l’horizon et de garantir une certaine prévisibilité. Débarrassées du mouvement de panique qui s’est emparé du pays durant l’été, quand la parité euro-franc suisse a été brièvement atteinte, les firmes peuvent désormais adapter leurs coûts en toute connaissance de cause.

Ce taux plancher ne résoudra pas pour autant tous les défis auxquels fait face l’économe suisse. Et notamment, il ne devrait pas empêcher le pays de tomber en récession. Les prévisions de croissance sont régulièrement revues à la baisse depuis le début de l’année. Elle devrait se situer à 0,8 % en 2012.

En grande difficulté, de nombreuses entreprises recourent à nouveau au chômage partiel ou procèdent à des restructurations, voire à des délocalisations. Ces dernières semaines, trois entreprises emblématiques de la prospérité de la Confédération - Credit Suisse, Kudelski et Novartis - ont annoncé d’importantes restructurations. Le géant pharmaceutique a décidé le redéploiement d’une partie de ses activités en Allemagne et en Asie. D’autres firmes innovent, parfois avec des pratiques à la limite de la légalité, comme le paiement en euros de travailleurs frontaliers, français ou allemands. Un tel contexte explique la crédibilité dont jouit la BNS face au marché. Cela n’avait pas été le cas au printemps 2010, lorsque l’institut d’émission était intervenu massivement sur le marché des devises. Des achats d’euros pour plus de 80 milliards de francs s’étaient avérés insuffisants pour contenir l’appréciation de la monnaie helvétique. Mais à cette époque, les perspectives de croissance dans le monde étaient nettement meilleures.

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