L'avis de... Stéphane Deo, chef économiste Europe d'UBS

« La Banque centrale tient des rôles qui n’étaient pas prévus à sa création »

le 20/10/2011 L'AGEFI Hebdo

Comment interprétez-vous les nouvelles mesures « non conventionnelles » prises par la Banque centrale européenne (BCE) ?

Le sens des deux opérations de refinancement de montants illimités à douze et treize mois est d’agir sur la courbe des taux et de donner de la visibilité aux banques à un horizon plus éloigné. Le nouveau programme d’achats de covered bonds (obligations sécurisées, NDLR) va dans le même sens : il s’agit d’agir sur la partie longue de la courbe, ce genre de papiers étant le moins risqué de la courbe.

Pensez-vous que la crise financière a permis à la BCE d’étendre ses prérogatives ?

C’est un processus bien visible. La crise a amené la BCE à tenir des rôles qui n’étaient pas les siens et qui n’étaient pas prévus lors de sa création. Je citerai quelques exemples. Le plus connu est bien entendu le SMP (Securities Market Program), consistant à acheter sur le marché secondaire des titres obligataires d’Etats européens mis en difficulté par leur niveau d’endettement et enregistrant des tensions sur leurs taux d’intérêt. Il est à l’origine d’importants désaccords au sein de la banque centrale et les démissions des Allemands Axel Weber et Jürgen Stark lui sont liées. Un autre exemple est la participation directe de la banque centrale aux côtés du Fonds monétaire international aux plans mis en place pour sauver la Grèce, le Portugal et l’Irlande. Ou encore la lettre de Jean-Claude Trichet et de Mario Draghi s’adressant directement au gouvernement italien cet été pour lui demander de mettre de l’ordre dans les comptes publics. Enfin, n’oublions pas le rajout au mandat de la BCE que constitue le Conseil européen du risque systémique (ESRB), l’embryon de régulation macroéconomique de la zone euro. La banque centrale a en pris les rênes avec, comme président de la nouvelle institution, le président de la BCE lui-même.

Considérez-vous que cette extension s’est réalisée par défaut, pour pallier les carences de la gouvernance économique ?

Oui. Ce que l’on sait aujourd’hui du Fonds européen de stabilité financière (FESF), c’est que sans levier supplémentaire, il ne dispose pas de la taille suffisante pour se mettre en face d’une contagion de la crise souveraine à l’Italie et à l’Espagne. Un ordre de grandeur : la dette publique italienne représente 2.000 milliards d’euros et la dette espagnole 600 milliards. C’est donc par défaut que le SMP de la BCE intervient pour acheter des titres espagnols et italiens dont elle se dit assurée aujourd’hui qu’ils ne seront pas décotés. J’ajouterai que la BCE ne peut plus prendre le risque d’acheter du papier grec

en voie, lui, d’être décoté et de contaminer son bilan.

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