AVENIR DE LA FINANCE Le scepticisme domine

le 19/05/2011 L'AGEFI Hebdo

Les lecteurs de L’Agefi apprécient les progrès de la régulation mais s’inquiètent pour demain.

Scepticisme. C’est le sentiment qui domine l’enquête réalisée auprès des lecteurs de L’Agefi sur l’avenir de la finance (lire la méthodologie page 15). Scepticisme quant aux avancées de la régulation, même s’ils reconnaissent volontiers la bonne volonté des gouvernements, et inquiétude face à l’avenir, tant sur la capacité à éviter une nouvelle crise que, plus proche de nous, sur l’avenir de la place de Paris.

Quant à la perception de l’ensemble des contraintes imposées à ce jour à l’industrie financière, une vraie fracture se fait jour parmi les lecteurs : 39 % les jugent trop sévères, tandis que 37 % les estiment pas assez sévères. Une ligne de partage qui est aussi une vraie clé de lecture de l’ensemble des réponses. Notamment sur la question de l’image des professionnels de la finance auprès du grand public. A ce sujet, nos lecteurs ne se font pas d’illusion. Ils sont unanimes à déclarer qu’elle est mauvaise (voir le graphique page 13). Dans cet étrange effet miroir, les financiers s’expriment sur les points qui, selon eux, amélioreraient leur propre perception par les non-financiers. Trois principales mesures leur semblent fondamentales : le recours à une communication plus transparente (67 %, mais 77 % parmi ceux qui jugent les contraintes trop sévères), la séparation plus nette des activités de prêts et des activités d’investissement (60 %), et le renforcement de l’encadrement des rémunérations (59 %, mais 79 % pour ceux qui estiment les contraintes pas assez sévères). Ce résultat est étonnant, alors que la réglementation sur les bonus en France est une des plus strictes des pays du G20 et que Paris a été l’une des premières capitales à transposer la directive européenne sur les fonds propres.

Les lecteurs de L’Agefi prennent acte du mouvement de régulation post-crise en marche depuis le sommet de Washington en novembre 2008, la première réunion du G20 au niveau des chefs d’Etat. Ils sont 63 % à saluer une « prise de conscience » des déséquilibres économiques et financiers. De fait, les régulateurs, de Bruxelles à Washington, en passant par Bâle et Tokyo, préparent ou ont déjà adopté des réformes profondes des marchés financiers et des secteurs de la banque, de l’assurance et de la gestion. Citons, pêle-mêle, la création du Conseil de stabilité financière (CSF) et de conseils du risque systémique, le renforcement des normes prudentielles des banques, l’encadrement des échanges de dérivés de gré à gré (over-the-counter, OTC), les régimes de résolution de crise bancaire, la réflexion sur les institutions systémiques, sur la finance parallèle (shadow banking) et sur les ETF (exchanged-traded funds), la supervision des agences de notation... La liste continue. La loi Dodd-Frank, adoptée en juillet 2010 aux Etats-Unis, est un symbole de cette tâche titanesque : 20 agences doivent définir 387 règlements, dont la majorité avant fin 2012.

La régulation au milieu du gué

Les professionnels de la finance sont 51 % à penser que les mesures prises vont dans le sens d’une « meilleure stabilité du système financier », mais ils constatent aussi qu’elles ne sont pas encore efficaces. Seuls 24 % estiment qu’elles ont rendu le système financier « plus sûr qu’avant la crise », et 35 % seulement jugent qu’elles limitent la capacité d’innovation financière. Un scepticisme qui s’explique peut-être par le retard accumulé dans certains domaines. Le CSF s’est inquiété des chances de certains pays d’atteindre l’objectif de régulation des marchés OTC de dérivés fin 2012 (tous les contrats standardisés doivent être échangés, en tant que de besoin, sur des marchés organisés ou des plates-formes de trading électroniques, et compensés par des contreparties centrales). Autre exemple, aux Etats-Unis, les agences chargées de transposer Dodd-Frank dans leurs réglementations ont déjà manqué trente dates butoirs fixées par la loi, selon le cabinet d’avocats Davis Polk & Wardwell. Enfin, en Europe, la Commission a certes avancé sur plusieurs dossiers (hedge funds et private equity, infrastructures de marché, règles de rémunération…), mais elle doit encore réviser plusieurs directives, dont celles sur les marchés d’instruments financiers, les abus de marché, les normes comptables, etc.

Bien sûr, les sujets d’inquiétude ne manquent pas (voir le graphique ci-dessous). Sans surprise, les personnes interrogées se soucient des conséquences de la régulation sur le financement de l’économie. Elles ont probablement à l’esprit les futurs ratios de liquidité à 30 jours et à 1 an de Bâle III, qui pourraient contraindre plusieurs activités bancaires (financement des entreprises, de projets, des collectivités locales, crédit export…). Le secrétaire général du Comité de Bâle Stefen Walter a récemment cherché à rassurer les banquiers en laissant la porte ouverte à des « ajustements » à l’issue de la période d’observation prévue. Les financiers sont également insatisfaits de la « concentration excessive » de l’industrie (51 %), à laquelle les mesures de régulation n’arrangeraient rien, selon eux. De fait, certains établissements financiers sont sortis de la crise encore plus gros (Bank of America-Merrill Lynch, BNP Paribas…), et le débat sur la séparation des banques d’investissement et de détail n’a jamais été un sujet en France, et n’a pas abouti ailleurs, même au Royaume-Uni. Enfin, les sondés soulignent que les régulateurs n’ont pas régulé la finance parallèle (64 %), un souci souvent exprimé par les banquiers, pour qui les normes de Bâle III et les régimes de résolution de crise bancaire envisagés pourraient bien pousser l’intermédiation du crédit en dehors du système régulé. Pourtant, le travail sur ce sujet avance, et on attend les recommandations du CSF en novembre.

La régulation est au milieu du gué. Pour 66 % des professionnels, il est primordial que le G20 parvienne à une régulation « globale et convergente » de la finance. Les normes comptables illustrent bien la difficulté à rapprocher des systèmes nationaux différents. Certes, l’International Accounting Standards Board et le Financial Accounting Standards Board ont récemment trouvé une position commune sur l’évaluation de la juste valeur. Mais ils ont repoussé de plusieurs mois les conclusions de leurs principaux travaux de convergence (entre autres, les instruments financiers, les contrats de location, la comptabilisation du chiffre d’affaires). Un accord sur ces sujets pourrait décider la Securities and Exchange Commission à adopter les normes IFRS cette année.

La place de Paris en danger

La place de Paris avait pensé pouvoir profiter de la crise dans la mesure où les banques françaises n’étaient pas à l’origine de la crise des crédits subprime. Le verdict des financiers est sans appel. Plus d’un répondant sur deux juge Paris en recul par rapport aux autres places financières internationales. Le jugement est sévère. Selon Paris Europlace, Paris n’a perdu qu’environ 5.000 emplois entre 2008 et 2010, contre 94.000 à la City, même s’il faut noter que le bassin d’emploi dans la région Paris Ile-de-France est plus réduit (50.000 emplois financiers purs - 310.000 avec la banque de détail, contre 319.000 à Londres) (lire aussi page 60). Par ailleurs, la place de Paris n’a pas été sans prendre des initiatives pour développer ses activités. Comme celles lancées sous l’impulsion de Paris Europlace, notamment la mise en place de trois plates-formes obligataires de négociation (Nyse Euronext, TradingScreen et MTS) d’ici à l’été.

Pour les répondants, il existe trois principaux freins au développement de la place : l’instabilité fiscale, la structure de l’épargne insuffisamment tournée vers l’investissement de long terme, et une culture actions insuffisante. L’importance donnée à la fiscalité peut étonner, alors que son renforcement au Royaume-Uni aurait pu faire disparaître ce facteur et affaiblir la City, l’éternelle concurrente. Mais le timing de l’enquête - le gouvernement français est en pleine remise à plat de la fiscalité, notamment sur l’ISF et le bouclier fiscal - a pu jouer.

De plus, si des entreprises financières basées à Londres ont sporadiquement annoncé des déplacements d’équipes, l’hémorragie que certains craignaient ne s’est pas produite. Il n’est pas certain que Paris en aurait de toute façon bénéficié puisque les candidats au départ visaient plutôt Genève ou l’Asie. Par ailleurs, le projet de fusion entre Nyse-Euronext et Deutsche Börse est un autre facteur d’inquiétude pour 44 % des répondants. Les arguments de Dominique Cerruti, directeur général de Nyse Euronext, pour qui la place de Paris aurait à gagner à une fusion avec la Bourse de Francfort puisqu’elle « dirigerait l’ensemble du marché cash actions européens, y compris les volumes allemands, ainsi que la technologie mondiale du groupe » (L’Agefi Hebdo du 14 avril), ne portent visiblement pas.

La finance durable ne convainc pas

Les répondants ont une vision assez partagée sur le poids des questions d’éthique sur la pratique financière. 50 % estiment qu’elles vont prendre un poids croissant, tandis que pour 41 %, elles vont rester une problématique secondaire. Mais sur la finance durable, le sentiment est sans appel. Pour 62 %, cette notion est sans avenir, trop passe-partout pour devenir une valeur d’avenir (à 49 %) ou seulement un concept de mode (pour 13 % des répondants). Les promoteurs d’investissement socialement responsable, ou autre investissement vert, doivent encore convaincre. Pourtant, la finance durable progresse, à la demande des clients ou du fait de la matérialisation récente de risques majeurs : secteurs pétroliers dans le Golfe du Mexique, ou nucléaire au Japon. Les encours de la gestion ISR en France progressent de 35 % en 2010 et sont passé à 68,3 milliards d’euros, sous l’impulsion de la conversion de fonds, selon une enquête de Novethic. Dans ce secteur, il faut aussi noter la montée en puissance des énergies renouvelables, un secteur sur lequel les fonds d’investissement et les BFI françaises sont très actifs, et le renforcement des politiques de développement durable des banques. Mais le modèle a peut-être été aussi trop dévoyé, le marketing ayant souvent pris le pas sur la réalité des produits ISR. Enfin, interrogés sur la place faite aux cursus financiers dans l’enseignement supérieur, plus d’un répondant sur deux estime qu’ils ont été survalorisés, et ils sont deux tiers à le penser parmi ceux qui jugent les contraintes imposées à la finance insuffisamment sévères.

Manque de transparence, de communication, les régulateurs tout comme les financiers ont du pain sur la planche pour ramener la sérénité dans le secteur.

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