Les appels d’offres nourris par les caisses de retraite

le 02/06/2011 L'AGEFI Hebdo

Entre performances jugées décevantes et arrivée à échéance de nombreux mandats, ces grands investisseurs renouvellent leurs gestionnaires.

Temps difficiles pour les gérants d’actifs. Toutefois, une lueur d’espoir pointerait du côté d’une catégorie d’investisseurs : les caisses de retraite et institutions de prévoyance, qu’elles appartiennent à la sphère publique ou privée. « Depuis le début de l’année, dans le secteur de la retraite, de nombreux mandats dédiés sont remis en jeu, atteste Clotilde Daignes, directeur des ventes auprès des personnes morales à La Banque Postale Asset Management. D’une durée de vie moyenne d’au moins cinq ans, ces gestions ont subi les conséquences de la crise financière avec des résultats jugés souvent décevants sur la période. » Mécontents ces acteurs de la retraite et de la prévoyance ? Si, dans les faits, la rupture pure et simple du lien commercial qui les lie au gestionnaire est possible, la sanction est en réalité rarement appliquée. Outre des performances décevantes ou des mandats simplement arrivés à échéance, « ce monde est mué par une valse de rapprochements, et on peut observer avant toute fusion les états-majors sortants marquer leur territoire en lançant des appels d’offres », confie un gérant. En tout cas, selon Emmanuel Léchère, consultant chez bfinance, « plusieurs gros appels d’offres ont été initiés par les institutionnels en toute fin d’année dernière, à l’image de la consultation du Fonds de réserve pour les retraites (FRR) destinée à sécuriser son portefeuille en prévision des décaissements à effectuer chaque année à compter de 2011 pour le compte de la Cades ». Véritable locomotive du marché, le FRR a lancé deux recherches en sélection de gérants obligataires portant sur 18 milliards d’euros, soit 60 % du total des encours remis en jeu l’an dernier par les institutionnels. Pour sa part, l’Ircantec, la caisse de retraite complémentaire des agents non titulaires de l’Etat, « renouvelle l’ensemble de ses gestionnaires délégués, ajoute Emmanuel Léchère, au travers de trois appels d’offres lancés en décembre dernier : deux en gestion obligataire pour un montant total d’un milliard d’euros et un en actions zone euro de 300 millions. Les gérants sélectionnés se partageront 1,3 milliard d’euros d’encours dans un premier temps, mais la taille cible de ces mandats est plutôt proche de 6 milliards, soit la totalité du portefeuille de l’Ircantec ». Une manne donc pour les heureux élus, pour l’heure en pleine compétition. La tendance ne se dément pas sur ces premiers mois de l’année, avec de nouveaux appels d’offres du FRR sur sa gestion actions, l’appel d’offres en gestion diversifiée du groupe de protection sociale Novalis Taitbout, mais également la remise en jeu d’un mandat de gestion obligataire de la caisse de retraite et de prévoyance des salariés du secteur automobile, IRP Auto. On chuchote qu’Audiens, groupe de protection sociale des artistes et des techniciens du spectacle et de l’audiovisuel, ainsi que D&O, celui du transport, renouvelleraient respectivement une poche gestion diversifiée et un mandat en gestion obligataire.

L’aubaine « Agirc-Arrco »

Les caisses de retraite de l’Agirc-Arrco ne sont donc pas en reste. Suivant une réglementation financière mise en place en juin 2007, les deux fédérations (Agirc et Arrco) gèrent en direct 21 milliards d’euros, soit un total, institutions membres comprises, de 58 milliards. « Si nous n’avons été que peu pénalisés par la crise financière avec une contre-performance moyenne de nos portefeuilles de 9 % en 2008 et des performances positives de +12 % l’année suivante et de +3 % en 2010, nous avons en revanche été durement touchés par la crise économique », explique Philippe Goubeault, directeur financier de l’Agirc et de l’Arrco. La raison : une remontée du chômage induisant un fléchissement de 1 % des cotisations alors que les provisions de charges (allocations) augmentaient, dans le même temps, de 5 %. « Une situation déficitaire des régimes qui n’était attendue qu’aux alentours de 2015 a été constatée dès 2009 », relève-t-il. La solution précipitée pour financer les retraites en 2010 a été de désinvestir immédiatement 6 milliards d’euros des portefeuilles des fédérations et des institutions. « Puis 4,9 milliards ont été transférés des institutions vers les fédérations, pour la constitution de quatre fonds obligataires de court terme (dont la gestion a été externalisée, NDLR) adossés au calendrier prévisionnel des désinvestissements destinés à assurer le paiement des allocations jusqu’à la mi-2012. » Parallèlement, un fonds monétaire de 500 millions d’euros est mis en place, sorte de poire pour la soif en cas d’insuffisance de ces fonds adossés. « Pour la période mi-2012 à fin 2013, de nouveaux véhicules obligataires adossés devront être créés », poursuit-il. Ensuite, le passage à la mensualisation du versement des allocations au 1er janvier 2014 (jusque-là trimestriel) permettra de diminuer le fonds de roulement de 10 milliards d’euros (actuellement de 33 milliards), laquelle somme ira alimenter les réserves. En effet, le décalage entre allocations trimestrielles payées par avance et cotisations recouvrées à terme échu mobilise aujourd’hui un fonds de roulement équivalent à six mois d’activité. Les 10 milliards libérés permettront de pourvoir aux allocations de retraite pendant trois ans (2014 à 2016). « Concernant l’orientation de la gestion à moyen et long terme (après 2017), les commissions financières des deux régimes doivent se réunir début juin », annonce Philippe Goubeault. Des perspectives heureuses pour l’industrie de la gestion d’actifs, de nouveaux mandats devant être mis en jeu...

« Il est évident que ces investisseurs sont particulièrement sollicités par les gestionnaires, ce sont eux qui ont les plus importants encours du marché », souligne Catherine Delaunay, responsable de la clientèle mandats d’Ofi qui répond aux demandes de mutuelles d’assurance et de santé. « Si nous étions assez peu présents avant la crise sur cette typologie d’investisseurs, en particulier le segment des salariés, nous nous sommes fortement positionnés depuis lors, indique Guillaume Poli, président du directoire d’Edmond de Rothschild Investment Managers (Edrim). Nous sommes d’ailleurs en finale de nombreux appels d’offres d’institutions de prévoyance ».

Intermédiation

Reste que ces institutionnels demeurent diversement aguerris. Si l’Erafp (Etablissement de retraite additionnelle de la fonction publique) et le FRR se sont passés de consultants lors de leurs derniers appels d’offres, « la moitié des demandes qui nous parviennent sont intermédiées, recense Guillaume Poli. Il est vrai que la gouvernance des instituts de retraite et de prévoyance, basée sur un fonctionnement paritaire dont une partie des représentants (et donc partie prenante des décisions financières), est peu rompue aux techniques financières. Le recours à un consultant est pour eux plus confortable ». Quant à leurs souhaits en termes de produits financiers, « la gestion diversifiée et la dette émergente figurent actuellement parmi les demandes les plus fréquentes, relève François Hullo, responsable commercial France de BNP Paribas Investment Partners (BNPP IP), qui a par ailleurs entre autres remporté un appel d’offres sur un mandat obligataire (400 millions d’euros) mis en jeu par les fédérations Agirc-Arrco. Néanmoins, les classes alternatives telles que le capital-développement français et les fonds immobiliers intéressent également ces institutionnels ». Ce dernier reconnaît choyer ces investisseurs, dont l’approche « nécessite, par exemple, l’édition de ‘reportings’ sur mesure ou la réalisation d’études ponctuelles (approche active/passive, Solvabilité II…) effectuées par nos équipes d’ingénierie financière ». « Notre relation s’inscrit dans le long terme, renchérit Guillaume Poli. Globalement, elle est très suivie, entretenue par une pédagogie réciproque et une proximité forte. » En outre, sans s’orienter franchement vers l’ISR (investissement socialement responsable), à l’image de l’Erafp, « de nombreux investisseurs institutionnels dont les caisses de retraite, nous demandent la qualité ISR des portefeuilles à travers une notation », souligne Clotilde Daignes. Enfin, la gestion du risque est radicalement revenue au cœur de la préoccupation. Ainsi, le directeur des risques d’Edrim accompagne désormais l’équipe commerciale lors des rendez-vous finaux.

D’après bfinance, la dynamique du marché des appels d’offres se maintiendra. Ces institutionnels ont appréhendé la réforme des retraites, l’entrée en vigueur de Solvabilité II, et en septembre dernier, 60 % des investisseurs sollicités pour l’enquête livrée fin 2010 indiquaient réviser leur allocation stratégique d’ici à fin juin 2011.

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